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Mise au point
Que ce soit clair, je ne suis pas contre les indignés qui vont marcher dans la rue; au contraire, je les remercie de le faire et regrette de ne pas y être moi-même, car je suis tout aussi indignée, non seulement en tant que prof mais aussi en tant que citoyenne, de la façon dont le gouvernement actuel traite son peuple, tant ses moins bien nantis que les gens issus de la classe moyenne, que les travailleurs dans les réseaux de la santé et de l'éducation. Je n'étais pas présente lors du vote de grève au cégep où je travaille, mais si j'y avais été, j'aurais voté pour moi aussi. D'où l'emploi, au début du texte, du pronom « nous ».
Là où je décroche, c'est quand on parle de solidarité absolue. Je suis désolée, mais je n'y crois plus. Les injustices dominent, sont perpétuellement perpétrées, même chez ceux qui la combattent, et c'est ce que j'essaie de montrer dans le texte ci-dessous. Même dans la rue, la foule demeure intrinsèquement divisée en cliques, menée par ses préjugés, alors que la rue, en principe, devrait être le lieu d'un véritable et sincère rassemblement, où tout le monde est bienvenu. Mais non. CERTAINS de ces indignés, une fois revenus chez eux, se mettent à critiquer tant ceux qui n'y étaient pas (comme s'ils n'étaient pas engagés) que ceux qui y étaient, en y allant d'une petite morale facebookienne alors qu'ils se prétendent justement indignés et qu'ils appellent pourtant, dans la rue, à la justice, à la reconnaissance de leurs droits et à la solidarité. Ce sont des indignés sélectifs, qui exigent la rue mais ne veulent en décréter, de leur perspective restreinte, que leur conception de la légitimité. Pour moi, ce sont eux, ces indignés indignes. C'est à eux que s'adresse le « vous » de mon texte. PAS À TOUS LES MARCHEURS AUX INTENTIONS ET AUX AGISSEMENTS SINCÈRES. À ceux-là, si j'ai pu ne pas être assez claire et que vous vous soyez senti visés, je vous prie de m'excuser.
Il est
si beau de vous entendre parler
D'indignation,
de mobilisation, de solidarité...
So what?!
Si beau
de vous voir crier nous
Dans les
médias et dans les rues
Mais de
vous savoir redevenir je
Une fois
de la marche revenus
Si beau
de vous voir lever la tête
Et la
tenir contre le gouvernement
Qui
exige notre part injustement
Et qui
nous écrase, opprimés de la société
Si beau
de vous voir lever les yeux
Élargir
votre regard sur toute la terre
Émettre
votre complainte du Fuck toute
Sur les
petites et grandes tragédies du monde
Vous
exposez pourtant silence et aveuglement
À ce qui
se passe autour de vous
Votre
cri n'est même pas murmure
Votre
fabuleux nous frappe le mur
So
what?!
Baissez
la tête et votre regard aussi
Qu'il ne
s'arrête pas au je du nombril
Regardez
donc un peu à vos pieds
Qu'il
voit enfin l'abîme s'ouvrir
So
what?!
Vous
vous souciez des plus maganés
Refuseriez
de voir votre enfant intimidé
Défendez
pourtant un homme sans vocabulaire
Compenser
ce fait par des blagues vulgaires
So
what?!
Les
larmes se forment dans vos yeux
Quand un
enfant gît, sur le sable, là-bas
Vos yeux
demeurent secs et voilés
Quand il
s'agit d'aider votre voisin ici
Des
enfants se nourrissent peu ou mal
Des
femmes sont battues et violées
Des
vieillards meurent sans dignité
Des
hommes sont accusés souvent à tort
De
crimes qu'on voudrait qu'ils aient commis
Afin que
du coupable on ait le nom
Peu
importe si c'est vrai ou non
Et le
crime reste ainsi non résolu...
Des vies
et des amitiés sont épiées, brisées
Des
emplois et des âmes perdus
À cause
de fausses accusations
Qui,
même retirées, mènent à la prison
So
what?!
L'opprimé,
l'accusé, celui qui refuse d'embarquer
Celui
qui préfère la ruelle à la rue
Celui
qui ne voit de vraie vérité
Non dans
le nous, mais dans le je retiré
Celui
qui, entre le oui et le non,
Préfère
l'entre-deux singulier
Pas
parce qu'il a peur, ou pas d'opinion
Parce
que dans le paradoxe se trouve la vérité
Celui
qui, entre réalité et virtualité,
Préfère
l'entre-deux de la fiction
Pas
parce qu'il n'est capable que de fabulation
Parce
que sa plume l'amène à la réflexion
Aveuglés
par l'écran de la fausse information
Vous
empêchant de voir la manipulation
Des
mensonges reçus comme vérités
Sans
prendre le temps, des deux côtés, de vérifier
So
what?!
Votre
indifférence aux drames d'ici
Au
travail, au repos et dans les loisirs
M'empêche,
moi, de croire à votre réel souci
De
justice; vous préférez préjuger et médire
Dans la rue, votre nous par la main
Dans le travail de vos bâtisses
Vous êtes plus sélectifs
Et ne la tendez pas à ceux qui pâtissent
Dans la rue, votre nous par la main
Dans le travail de vos bâtisses
Vous êtes plus sélectifs
Et ne la tendez pas à ceux qui pâtissent
Votre
dévotion et votre passion
Ne sont
animées que par le réceptacle,
Par la
monstruosité de son exposition
Dont
votre écran devient le réceptacle
Bateaux,
bombes, sang, cadavres
Vous
sortent de votre bonheur simulacre
Le temps
du sinistre reportage
Puis
après, c'est le grand ménage
So
what?!
Mais
quand quelqu'un vous répond mal
À la
question comment ça va
Si votre
coeur, daigne, oui, débat
C'est
parce que vos yeux ne trouvent pas la sortie...
So
what?!
Mon but
n'est pas d'émettre une moralité
Je ne suis pas un exemple, je cherche l'humanité
Pourquoi
les humains ne sortent de leur cruauté
Que
grâce à l'écran d'ordi ou de télé?
La
vérité est devenue virtualité
L'éloignement
seul incite à ouvrir les yeux
Pour
voir plus loin que le bout de son nez
Mais
pour se soucier de son prochain, pas assez
So
what?!
La
solidarité rouge feu d'aile de papillon
Devient parfois
écrasement d'éléphant
Foule qui
aspire de sa tromperie,
Trompe
qui enserre comme un serpent
Vous
arborez le rouge
Mais
défilez dans le noir
Inconscients
de vos confusions,
Menés
par vos illusions
So
what?!
Je veux
respirer le rouge aussi
Mais
n'arrive qu'à avaler du noir
Car les
couleurs, comme les chants
Sont
attirantes mais menteuses
Vous
croyez à la vérité de la rue
Qui
éveille le miracle du nous
Pourtant
la réalité est toute nue
Vulnérable
et seule comme le je
So
what?!
Je n'y
croirai à mon tour
Quand
l'horreur n'hantera plus la tour
Et quand
je ne craindrai plus
L'union
du je et du tu
À la
splendeur de votre incantation
J'oppose
le silence de ma mélopée
Car si
je me mets à crier avec vous
Vous
n'entendrez que ma voix rouillée
So
what?!
Vous
préférez crier plutôt que regarder
Car
chanter vous empêche de voir
La
misère que je perçois du nous miroir
Et tout
ce à quoi je ne peux plus croire
Même si
vous haussez la voix
Je
continuerai à être sourde
- Allez! c'est si facile, accusez-moi! -
Comme
vous restez aveugles...
So
what?!
La
surdité m'empêche, merci
D'entendre
les propos hypocrites
Et d'en
clamer de plus cyniques
Pour
vous faire croire que j'ai tort
La vue
me permet toutefois d'écrire
Ce
qu'autrement je n'aurais pu dire
D'admirer
les nuances du paysage
Et de
pleurer sur notre triste sort...
So
what?!
Vous
faites comme si vous ne saviez pas
Que vous
êtes seuls...
Sachons
néanmoins
Que nous
sommes, bel et bien, seuls...
Et que
l'abîme sous nos pieds
Est
notre ultime destinée...
So what!