samedi 3 octobre 2015

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Mise au point
Que ce soit clair, je ne suis pas contre les indignés qui vont marcher dans la rue; au contraire, je les remercie de le faire et regrette de ne pas y être moi-même, car je suis tout aussi indignée, non seulement en tant que prof mais aussi en tant que citoyenne, de la façon dont le gouvernement actuel traite son peuple, tant ses moins bien nantis que les gens issus de la classe moyenne, que les travailleurs dans les réseaux de la santé et de l'éducation. Je n'étais pas présente lors du vote de grève au cégep où je travaille, mais si j'y avais été, j'aurais voté pour moi aussi. D'où l'emploi, au début du texte, du pronom « nous ».

Là où je décroche, c'est quand on parle de solidarité absolue. Je suis désolée, mais je n'y crois plus. Les injustices dominent, sont perpétuellement perpétrées, même chez ceux qui la combattent, et c'est ce que j'essaie de montrer dans le texte ci-dessous. Même dans la rue, la foule demeure intrinsèquement divisée en cliques, menée par ses préjugés, alors que la rue, en principe, devrait être le lieu d'un véritable et sincère rassemblement, où tout le monde est bienvenu. Mais non. CERTAINS de ces indignés, une fois revenus chez eux, se mettent à critiquer tant ceux qui n'y étaient pas (comme s'ils n'étaient pas engagés) que ceux qui y étaient, en y allant d'une petite morale facebookienne alors qu'ils se prétendent justement indignés et qu'ils appellent pourtant, dans la rue, à la justice, à la reconnaissance de leurs droits et à la solidarité. Ce sont des indignés sélectifs, qui exigent la rue mais ne veulent en décréter, de leur perspective restreinte, que leur conception de la légitimité. Pour moi, ce sont eux, ces indignés indignes. C'est à eux que s'adresse le « vous » de mon texte. PAS À TOUS LES MARCHEURS AUX INTENTIONS ET AUX AGISSEMENTS SINCÈRES. À ceux-là, si j'ai pu ne pas être assez claire et que vous vous soyez senti visés, je vous prie de m'excuser. 


Il est si beau de vous entendre parler
D'indignation, de mobilisation, de solidarité...

So what?!

Si beau de vous voir crier nous
Dans les médias et dans les rues
Mais de vous savoir redevenir je
Une fois de la marche revenus

Si beau de vous voir lever la tête
Et la tenir contre le gouvernement
Qui exige notre part injustement
Et qui nous écrase, opprimés de la société

Si beau de vous voir lever les yeux
Élargir votre regard sur toute la terre
Émettre votre complainte du Fuck toute
Sur les petites et grandes tragédies du monde

Vous exposez pourtant silence et aveuglement
À ce qui se passe autour de vous
Votre cri n'est même pas murmure
Votre fabuleux nous frappe le mur

So what?!

Baissez la tête et votre regard aussi
Qu'il ne s'arrête pas au je du nombril
Regardez donc un peu à vos pieds
Qu'il voit enfin l'abîme s'ouvrir

So what?!

Vous vous souciez des plus maganés
Refuseriez de voir votre enfant intimidé
Défendez pourtant un homme sans vocabulaire
Compenser ce fait par des blagues vulgaires

So what?!

Les larmes se forment dans vos yeux
Quand un enfant gît, sur le sable, là-bas
Vos yeux demeurent secs et voilés
Quand il s'agit d'aider votre voisin ici

Des enfants se nourrissent peu ou mal
Des femmes sont battues et violées
Des vieillards meurent sans dignité
Des hommes sont accusés souvent à tort
  
De crimes qu'on voudrait qu'ils aient commis
Afin que du coupable on ait le nom
Peu importe si c'est vrai ou non
Et le crime reste ainsi non résolu...

Des vies et des amitiés sont épiées, brisées
Des emplois et des âmes perdus
À cause de fausses accusations
Qui, même retirées, mènent à la prison

So what?!

L'opprimé, l'accusé, celui qui refuse d'embarquer
Celui qui préfère la ruelle à la rue
Celui qui ne voit de vraie vérité
Non dans le nous, mais dans le je retiré

Celui qui, entre le oui et le non,
Préfère l'entre-deux singulier
Pas parce qu'il a peur, ou pas d'opinion
Parce que dans le paradoxe se trouve la vérité

Celui qui, entre réalité et virtualité,
Préfère l'entre-deux de la fiction
Pas parce qu'il n'est capable que de fabulation
Parce que sa plume l'amène à la réflexion

Aveuglés par l'écran de la fausse information
Vous empêchant de voir la manipulation
Des mensonges reçus comme vérités
Sans prendre le temps, des deux côtés, de vérifier

So what?!

Votre indifférence aux drames d'ici
Au travail, au repos et dans les loisirs
M'empêche, moi, de croire à votre réel souci
De justice; vous préférez préjuger et médire

Dans la rue, votre nous par la main
Dans le travail de vos bâtisses
Vous êtes plus sélectifs
Et ne la tendez pas à ceux qui pâtissent

Votre dévotion et votre passion
Ne sont animées que par le réceptacle,
Par la monstruosité de son exposition
Dont votre écran devient le réceptacle

Bateaux, bombes, sang, cadavres
Vous sortent de votre bonheur simulacre
Le temps du sinistre reportage
Puis après, c'est le grand ménage

So what?! 

Mais quand quelqu'un vous répond mal
À la question comment ça va
Si votre coeur, daigne, oui, débat
C'est parce que vos yeux ne trouvent pas la sortie...

So what?!

Mon but n'est pas d'émettre une moralité
Je ne suis pas un exemple, je cherche l'humanité
Pourquoi les humains ne sortent de leur cruauté
Que grâce à l'écran d'ordi ou de télé?

La vérité est devenue virtualité
L'éloignement seul incite à ouvrir les yeux
Pour voir plus loin que le bout de son nez
Mais pour se soucier de son prochain, pas assez

So what?!

La solidarité rouge feu d'aile de papillon
Devient parfois écrasement d'éléphant
Foule qui aspire de sa tromperie,
Trompe qui enserre comme un serpent

Vous arborez le rouge
Mais défilez dans le noir
Inconscients de vos confusions,
Menés par vos illusions

So what?!

Je veux respirer le rouge aussi
Mais n'arrive qu'à avaler du noir
Car les couleurs, comme les chants
Sont attirantes mais menteuses

Vous croyez à la vérité de la rue
Qui éveille le miracle du nous
Pourtant la réalité est toute nue
Vulnérable et seule comme le je

So what?!

Je n'y croirai à mon tour
Quand l'horreur n'hantera plus la tour
Et quand je ne craindrai plus
L'union du je et du tu

À la splendeur de votre incantation
J'oppose le silence de ma mélopée
Car si je me mets à crier avec vous
Vous n'entendrez que ma voix rouillée

So what?!

Vous préférez crier plutôt que regarder
Car chanter vous empêche de voir
La misère que je perçois du nous miroir
Et tout ce à quoi je ne peux plus croire

Même si vous haussez la voix
Je continuerai à être sourde
- Allez! c'est si facile, accusez-moi! -
Comme vous restez aveugles...

So what?!

La surdité m'empêche, merci
D'entendre les propos hypocrites
Et d'en clamer de plus cyniques
Pour vous faire croire que j'ai tort

La vue me permet toutefois d'écrire
Ce qu'autrement je n'aurais pu dire
D'admirer les nuances du paysage
Et de pleurer sur notre triste sort...

So what?!

Vous faites comme si vous ne saviez pas
Que vous êtes seuls...

Sachons néanmoins
Que nous sommes, bel et bien, seuls...

Et que l'abîme sous nos pieds
Est notre ultime destinée...


So what!