lundi 1 août 2016



« Je publie donc je suis »: des faces, des masques et une mascarade

            La fonction de ce blogue est en train de se définir: moins commenter l'actualité en tant que telle que de réagir à ceux et celles qui la commentent. Sur les réseaux sociaux surtout.        
            Cette fois, je donne suite à la chronique de Julie Lemay intitulée « Je publie donc je suis[[i]]». En résumé, la chroniqueuse fait référence aux accros des réseaux sociaux, et pas seulement aux accros qui lisent tout, mais à ceux qui publient tout le temps surtout: « On connaît tous cette personne qui change sa photo de profil aux semaines, qui nous avise qu'elle était ici ou là-bas, qu'elle mangeait ci, avec ça, qu'elle courait cette distance, en portant ces souliers, qu'elle a fait du yoga et que ''Namaste, la vie!'', ça lui a vraiment fait du bien de se stretcher l'aine, samedi matin à 9h27. » (L'auteure souligne.) Julie Lemay parle de cette personne qui emploie les réseaux sociaux comme un médium conservant ses archives intimes mais aux yeux de tous, à la manière du magazine de sa vie (photos, vidéos, citations, voire tendances du moment et potinage), bref des archives à la disposition de tous ses contacts. Quelque chose qui ressemble, pour parler en termes de vedettariat, à de l'exposure - permettez-moi l'anglicisme.
            La chroniqueuse établit un parallèle entre l'exposition intime de la « sœur Langlois » de Saint-Jean-sur-Richelieu (personnage fictif) et celle des sœurs Kardashian. Les réseaux sociaux sont-ils devenus la version allégée et locale des journaux à potins? Sommes-nous rendus les paparazzis de nous-mêmes, nous photographiant dans nos déplacements et nos gestes de la vie quotidienne comme dans nos sorties plus glamour? Est-ce la démocratisation du vedettariat (qui exploite le potentiel de vedette en chacun de nous)? Si les journaux à potins, jadis, désacralisaient les plus grandes vedettes pour les montrer sous leur jour ordinaire, les réseaux sociaux, eux, sacraliseraient-ils la personne ordinaire, au contraire, métamorphosant sa routine banale en une vie extraordinaire? La photo de la sœur Langlois en bikini sur le bord de sa piscine de banlieue vaut-elle, en tant que spectateur que nous sommes, celle d'une des sœurs Kardashian sur le bord de sa somptueuse piscine?
            Cela dit, Julie Lemay ne s'attarde pas tant, pour sa part, au point de vue du spectateur (voyeur) qu'à celui de l'exhibitionniste, à qui elle demande « elle est où, la damnée limite du dévoilement ?! » (nous soulignons).
             Le dévoilement concerne non seulement le corps (celui exposé en bikini par exemple) mais aussi l'âme (comme si la sœur Langlois publiait tous ses états et sentiments au fur et à mesure qu'elle les ressentait). Certains utilisateurs de Facebook - pour nommer le médium que je fréquente le plus - se dénudent plus mentalement que physiquement. Se dévoiler, c'est, selon le dictionnaire, montrer ce qui est caché. Transposée dans les réseaux sociaux, cette définition renvoie à la distinction entre le privé et le public. En ce qui concerne la question posée par Julie Lemay, cela revient à faire preuve de retenue quant au dévoilement public de ce qui, selon elle (même si elle n'élabore pas sur le sujet), devrait rester privé.
            La révélation d'éléments dits intimes provoque, chez certains contacts, un malaise. Il peut être embarrassant de voir un membre de son entourage étaler sa vie intime (sa rupture amoureuse par exemple) publiquement, comme il peut être étrange de voir une simple connaissance en faire autant. On se dit qu'on aurait pu se garder une petite gêne, voire que - excusez mon anglicisme une fois de plus - c'est « too much information ». Vraiment? En fait, quelle est la limite à fixer? Et par qui?
            Le trop-plein d'information ne renvoie pas seulement au dépassement de la frontière entre intime et public, mais à celui de la limite raisonnable du nombre de statuts publiés en un temps restreint; au dévoilement intime s'ajoute donc le débordement de soi: pourquoi publier 56 photos de son voyage ou du BBQ qu'on a organisé dans sa cour samedi dernier? pourquoi publier six statuts Facebook par jour au lieu de s'en tenir à un seul, question de ne pas bourrer le fil d'actualité de ses contacts par son seul nom? pourquoi publier le même statut et sur sa page personnelle et sur sa page d'artiste?
            Et puis (et c'est la question que pose Julie Lemay dans sa chronique) d'où vient ce besoin de publier autant? « Je publie donc je suis », répond la chroniqueuse en récupérant la célèbre formule de Descartes (je pense donc je suis).

Je publie donc je suis... extraordinaire (ou pas[[ii]])
            Quand la sœur Langlois publie sur Facebook, par exemple, elle a un statut: ethnique, social, professionnel, matrimonial, familial et sexuel, un statut qu'elle met en valeur dans les statuts qu'elle publie et qu'elle accompagne de photos, de vidéos ou même d'émoticônes. Elle devient un véritable personnage d'elle-même, une autofiction qu'elle développe et qu'elle entretient. Consciemment ou non.  
            C'est d'ailleurs un danger contre lequel Julie Lemay nous met en garde, celui de « se créer un faux-soi sublimé. Un fossé peut se créer entre notre réalité et ce qu'on souhaite projeter et c'est là qu'on peut commencer à trouver notre vie ben plate: en comparant son ''soi-même devant l'écran'' avec son ''soi-même derrière l'écran'' ».
            Le problème identitaire que souligne Julie Lemay n'est pas apparu, me semble-t-il, avec les réseaux sociaux: il n'a fait qu'empirer. L'écran sépare moins, selon moi, le soi intime du soi virtuel qu'il ne les relie, comme le ferait, par exemple, un masque. De la même manière que l'écran, le masque protège le visage réel et intime tout en projetant au reste du monde (public) une apparence modifiée, parfois même trompeuse. Il protège le vrai visage du chaos virtuel en y projetant des idées et des affects qu'il souhaiterait s'approprier. Réalité et virtualité constituent les deux faces du vrai visage. Le soi virtuel se déploie un peu, selon moi - mais je n'ai pas la prétention de croire que cela s'applique à tout le monde, je reprends juste l'exemple fictif évoqué par Julie Lemay dans sa chronique - comme une autofiction pour laquelle le « pacte autobiographique » (l'expression vient de Philippe Lejeune et renvoie à l'« engagement que prend un auteur de raconter sa vie [ou une partie, ou un aspect de sa vie dans un esprit de vérité] [[iii]]») s'applique moins que le « pacte de fiction » (qui se définit ainsi, toujours selon Lejeune: « Quelqu'un qui vous propose un roman [même s'il est inspiré de sa vie] ne vous demande pas de croire pour de bon à ce qu'il raconte: mais simplement de jouer à y croire [[iv]] ». Il en va de même lorsqu'un acteur enfile un masque pour jouer un personnage. J'embarque dans l'illusion théâtrale comme j'embarque dans l'illusion virtuelle: j'en prends et j'en laisse. Ou bien je me nourris de la présence de ce contact dans mon fil d'actualité, ou bien je le retire de ma liste. Facebook, ce catalogue de masques...
            Le « soi-même devant l'écran », que j'appelle le soi virtuel et que je symbolise par le masque, n'est pas toujours et nécessairement une partie mensongère de soi que l'on expose à la face du monde, contrairement à ce que croyait Charles Baudelaire, dans son poème « Le Masque », dont je cite un extrait:
Ô blasphème de l'art! ô surprise fatale!
La femme au corps divin, promettant le bonheur,
Par le haut se termine en monstre bicéphale!

- Mais non! ce n'est qu'un masque, un décor suborneur,
Ce visage éclairé d'une exquise grimace,
Et, regarde, voici, crispée atrocement,
La véritable tête, et la sincère face
Renversée à l'abri de la face qui ment.

Baudelaire considère le masque (associé à l'art) comme la face mensongère de la réalité. Sans aller aussi loin que lui pour parler des réseaux sociaux, reprenons l'expression de Julie Lemay, qui parle d'un « faux-soi sublimé » et retenons l'adjectif  « sublimé ». En effet, il n'en demeure pas moins que le soi virtuel, tel le masque, reprend, modifie, accentue et même améliore le soi réel. Le masque, associé aussi à une crème que l'on étend sur son visage (et certains plus discrètement que d'autres, qui « beurrent épais ») afin de resserrer, tonifier, adoucir l'épiderme. Sur les réseaux sociaux, sans nécessairement plonger dans les affres du mensonge, on dirait - et ça m'a pris quelque temps avant de le comprendre -  qu'il faut s'avantager. Se montrer sous son meilleur jour, se penser bon. Mais pas trop quand même. Car certains se sentent même aussi puissants que s'ils portaient le masque de Stanley Ipkiss (joué par Jim Carrey, dans le film The Mask). 
            Le poème de Baudelaire nous interpelle sur ce point, que nous recyclons à l'ambiance actuelle: il faut que son soi virtuel corresponde au masque « promettant le bonheur ». Sur les réseaux sociaux, non seulement il faut s'avantager et se penser bon, mais il faut aussi montrer qu'on est heureux.

Je publie donc je suis... heureux (même si je ne le suis pas)
Voici l'extrait d'un autre classique de littérature française, un extrait de la pièce Antigone, de Jean Anouilh, publiée en 1944 : « Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. »
           Sur Facebook, ça dégouline de bonheur: on s'expose dans ses meilleures poses, on expose son petit couple cute, on expose la belle petite famille parfaitement imparfaite que l'on a [[v]], on expose le cocktail que l'on boit sur une terrasse branchée, on expose le sublime plat que l'on va déguster (et c'est encore mieux quand c'est « fait maison, mais digne d'un resto»), on expose sa face toute rouge et en sueur après une séance intense d'exercice (parce qu'on est fier de montrer qu'on prend soin de soi)... et on se pète les bretelles plus ou moins fort selon le nombre de « j'aime » qu'on reçoit. Et à moins d'avoir une inébranlable confiance en soi, ne pas pouvoir montrer que l'on jouit de l'un ou l'autre de ces petits bonheurs de la vie, c'est pénible. La première chose que je recommande à ceux qui vivent la rupture amoureuse? Éteins ton Facebook. Tu es à sec, financièrement parlant? Éteins-le aussi.
            Dans son étude sur le masque dans la littérature française classique[[vi]],  François Bruno Traore pose la question suivante: « Comment se faire accepter, sans déplaire par les excès, voire les outrances de sa personnalité? » N'est-ce pas une question que se pose l'utilisateur moyen de Facebook - bon, certains ne se posent visiblement pas cette question, mais parlons des autres. D'une certaine façon, on peut croire que le masque que l'on porte est garant de notre intégration au monde virtuel.  À la mascarade Facebook.
            Je me suis déjà rebellée, comme Antigone, face à la couleur arc-en-ciel de Facebook; jadis, j'avais la nausée en lisant les statuts extraordinaires de gens dont je connaissais la vie extra-ordinaire et pire, en publiant moi-même ce type de statut suivi d'un émoticône           « smile » alors que j'allais ensuite me rouler en boule dans mon lit, « crispée atrocement », pour me convaincre, comme le souligne Julie Lemay, à quel point ma vie, AUSSI, « ELLE VAUT LA PEINE D'ÊTRE VÉCUE! » D'ailleurs, c'était moins les autres que moi que j'essayais de convaincre. J'enfilais, emportée par la vague, le (faux) masque du bonheur, pensant peut-être qu'éventuellement, le sourire du masque s'estamperait à mon véritable visage.       « Bien au-delà de l'objet qu'il représente, le masque et, à côté de lui, le fait de se masquer constituent une opération de transfert d'identité, une sorte d'alchimie, l'accession à une personnalité, à une identité nouvelle souhaitée, à une apparence recherchée, toujours dans le souci d'atteindre un résultat », explique encore François Bruno Traore. Mais, en ce qui me concerne, je ressentais plutôt - et ne vous en faites pas, ce n'est pas récent -, en pastichant les derniers vers de « La Romance du vin » d'Émile Nelligan, que ma vie valait tellement la peine d'être vécue que pendant que le bonheur ruisselait dans mes statuts à joyeux flots, j'étais si gaie, si gaie, dans mon statut heureux, oh! si gaie, que j'avais peur d'éclater en sanglots !...
            Au témoignage tragique, qui laisse mal à l'aise, et au récit édifiant, qui laisse perplexe, Facebook (selon mes observations) préfère l'anecdote savoureuse. Sauf en temps de tragédie sociale, incluant les catastrophes naturelles, les attaques terroristes, celles de pitbulls ou l'échange de P.K. Subban..., là où le malheur s'expose en grandes pompes et où l'on enfile le masque de la solidarité et de la compassion, la plupart du temps - même s'il y a toujours des personnes malintentionnées qui enfilent le masque de l'imbécilité quand ce n'est pas carrément de la cruauté; en fait, c'est le malheur intime qui rend mal à l'aise le public, tandis que le malheur social nous rejoint à peu près tous, intimement, nous donnant l'impression de faire partie de ce monde et d'y participer quelque peu. Ça nous fait sentir comme un participant actif de la mascarade. Car si en publiant, je suis, je ne peut exister sans les autres.
           
Je publie donc je suis... avec/pour/contre les autres
            On a beau, individuellement, porter un masque (qu'il soit lyrique, épique, tragique, comique, séducteur, etc.), mais ce dernier ne peut trouver de valeur, sur les réseaux sociaux, qu'à travers le regard, la réaction et le commentaire des autres. En effet, on a beau être seul derrière son masque, il n'en demeure pas moins qu'on le porte pour se situer (filons la métaphore) dans la mascarade virtuelle que symbolisent les réseaux sociaux.   
            Divertissement où les participants sont déguisés, de manière étrange ou ridicule, servant ainsi à une mise en scène satirique, burlesque, voire trompeuse, la mascarade intègre aussi de la musique, de la danse et de la poésie (merci au dictionnaire pour cette définition). Cet éclectisme définit désormais ma vision des réseaux sociaux, à ne pas prendre trop au sérieux au final. La mascarade virtuelle - tout comme les relations sociales en général - réunit les exhibitionnistes et les voyeurs (les trop silencieux passent d'ailleurs pour louches, sur les réseaux sociaux, comme s'ils y étaient pour espionner les autres et les juger dans leur utilisation de ce médium sans y plonger réellement eux-mêmes); les fêtards, les vantards, les bavards; les trop heureux et les chialeux; les divulgateurs d'information et les déclencheurs de rumeurs; les menteurs et les manipulateurs, etc. Mais, au-delà de ce portrait fort péjoratif de la mascarade virtuelle, les réseaux sociaux font aussi entendre la musique de la solidarité (non seulement lors de tragédies mais aussi dans le déclenchement de différents mouvements, tel que celui #AgressionNonDénoncée par exemple), ils font voir la danse des nouveaux amours et font entendre la poésie des amitiés nouvelles ou renouvelées...
            Je publie donc je suis... au pire seulement en train de me divertir de la comédie humaine; au mieux, en train de tirer une parcelle inattendue de poésie de ces relations virtuelles.
            Bref, pour ma part, surtout, je publie donc j'écris. C'est tout ce qui compte.
           


           


[i] http://urbania.ca/227465/je-publie-donc-je-suis/
[ii] Seulement extra-ordinaire alors...
[iii] http://www.autopacte.org/pacte_autobiographique.html
[iv] Idem.
[v] Le paradoxe du « parfaitement imparfait » s'applique surtout au rôle de mère. Un jour, j'écrirai un billet dans lequel je comparerai la figure de la mère, souvent parfaite sur Facebook, tandis que si elle écrit un blogue, elle s'avouera imparfaite. On parle de la même mère, de la même personne incarnant ce rôle.  
[vi] François Bruno Traore, « Le masque, enjeu de la dissimulation dans le roman français », http://literaturacomparata.ro/Site_Acta/Old/acta9/traore_9.2011.pdf.

vendredi 24 juin 2016




Au nom des pères

À mes grands-pères, Fernand et Marcel
À mon père Richard et à mon parrain Michel
À Martin, père de notre fille 
À mon ami Lawrence-Thierry, 
père monoparental de quatre jeunes femmes
Bref: à tous les pères inspirants de mon entourage


Richard Martineau a profité de la fête des pères pour exposer sa vision du père dans la société québécoise[i]. Pour lui, le père est un « mot ancien tombé en désuétude à la fin du 20e siècle ». L'exagération de son propos doit être motivée par sa profonde nostalgie d'une paternité dite traditionnelle. La description qu'il en fait me semble terriblement réductrice, de pères « représent[an]t l'autorité » et « chargés de faire respecter la loi ». La loi de qui? Sa propre loi? Celle du gouvernement? Ou peut-être celle de Dieu?
            En plus d'être réductrice, la perspective de Martineau est archaïque. Le chroniqueur regrette l'époque où les mères disaient « Attends que ton père rentre à la maison, ça va barder! » et les maîtresses (terme qu'il a sorti de son dictionnaire des mots disparus, car il a été remplacé, dans la modernité, par « enseignante »), aux élèves désobéissants, « Va au bureau du directeur, ça va barder! ». Décidément, Martineau s'ennuie de l'époque où « ça bardait », où l'autorité - celle des hommes, et uniquement des hommes bien sûr - s'obtenait par la force et se maintenait par la menace lancée à l'enfant et la crainte engendrée chez lui.
            Et chez la femme aussi, j'imagine... puisque Martineau ne lui octroie, dans sa vision, aucune autorité, aucune autonomie quant à l'indiscipline des enfants, devant attendre la réaction du père et du directeur, ces ultimes redresseurs de tort ramenant l'ordre dans la maison - sérieusement, je trouve le décor des épisodes de Mad Men plus modernes que les propos de Martineau. Ce dernier pleure la disparition des mères porte-bébés (puisqu'elles gardaient les enfants « sous [leurs] jupes ») et des mères porte-paniers...

Le déclin du père, ou celui du « ça va barder »
Car c'est bien ce que ça veut dire, ça va barder: ce qui devient violent, très vif, en parlant d'une discussion; une violente remontrance va arriver (merci Larousse). C'est vraiment de cette symbolique dont s'ennuie Martineau? Eh bien, sachez, Monsieur, que les pères de mon entourage ne veulent pas jouer ce rôle. Ils ne veulent pas associer leur paternité, c'est-à-dire le lien qu'ils développent avec leurs enfants, à une autorité violente. À une relation faite de dureté, dans laquelle ils ne touchent à leurs enfants que pour les corriger. Même les hommes ayant été pères avant les années 2000 (année de la mort du père selon vous) jouaient ce rôle avec réticence ou encore refusaient carrément de le jouer. Dans votre discours, vous valorisez ce rôle, alors que la plupart des hommes considèrent que ce n'était pas du tout un beau rôle.
         Sachez également que les hommes ne veulent plus se cantonner dans le rôle traditionnel de père autoritaire et pourvoyeur. Si ce rôle s'est modifié notamment grâce à l'apport des revendications féministes, qui exigeaient l'émancipation des femmes, les sortant de leur rôle, pour leur part, purement reproductif et domestique, il s'est métamorphosé aussi grâce à la volonté des hommes eux-mêmes, ne vous en déplaise.
            Sachez enfin que les hommes de mon entourage sont satisfaits de pouvoir partager la responsabilité financière de la famille et qu'ils préfèrent nettement ne plus rentrer à la maison en portant le fardeau de l'autorité et de la punition, pouvant partager aussi ce rôle avec la mère. Ils sont contents, par le fait même, que le domestique ne relève plus uniquement de la mère, mais d'eux, aussi. Si l'équité et le partage des tâches sont loin d'être entièrement acquises dans les familles modernes, il n'en demeure pas moins que, pour les pères que je côtoie, cette vision est acceptée à l'unanimité et qu'au quotidien, elle est un perpétuel work in progress...

Des pères et des mères, ou plutôt des parents
Ce qui est bien aussi, avec la modernité, c'est que, quand on ne s'appelle pas Richard Martineau, les rôles parentaux ne sont plus divisés, en principe, en fonction du sexe principalement. Par exemple, l'autorité n'est plus l'unique apanage du père et la douceur, au contraire, celui de la mère.
            Les parents sont des êtres humains dotés de personnalités et de compétences différentes, ce qui influence nécessairement la division des tâches, en plus des circonstances atténuantes, comme la disponibilité et la disposition de chacun des parents, de son implication avec l'enfant. Est-ce trop simple à comprendre, à accepter, à mettre en pratique? En quoi cette dernière vision du rôle de parent incarne-t-elle la détérioration du père dans la société québécoise?
            Au nom des pères de mon entourage, je vous dis que les hommes ne voient pas la version nouvelle de leur rôle de père comme un déclin, ni comme une « programmation » féministe, mais, au contraire, comme une évolution à laquelle ils participent par choix. Au lieu de décrier leur disparition, en cette fête des pères, vous auriez dû célébrer leur évolution. Leur valorisation.
            Les pères n'ont pas disparu; ils ont seulement évolué, et ce, de leur plein gré. Ce changement ne correspond visiblement pas à votre perspective restreinte de la figure paternelle, qui, elle, est en déclin. Un peu comme votre ironie grossière[ii]. Et c'est tant mieux.


[i] http://www.journaldemontreal.com/2016/06/19/la-fete-de-qui
[ii] Ironie qu'a contestée la blogueuse Judith Lussier en déposant une plainte au Conseil de presse contre le chroniqueur.