vendredi 24 juin 2016




Au nom des pères

À mes grands-pères, Fernand et Marcel
À mon père Richard et à mon parrain Michel
À Martin, père de notre fille 
À mon ami Lawrence-Thierry, 
père monoparental de quatre jeunes femmes
Bref: à tous les pères inspirants de mon entourage


Richard Martineau a profité de la fête des pères pour exposer sa vision du père dans la société québécoise[i]. Pour lui, le père est un « mot ancien tombé en désuétude à la fin du 20e siècle ». L'exagération de son propos doit être motivée par sa profonde nostalgie d'une paternité dite traditionnelle. La description qu'il en fait me semble terriblement réductrice, de pères « représent[an]t l'autorité » et « chargés de faire respecter la loi ». La loi de qui? Sa propre loi? Celle du gouvernement? Ou peut-être celle de Dieu?
            En plus d'être réductrice, la perspective de Martineau est archaïque. Le chroniqueur regrette l'époque où les mères disaient « Attends que ton père rentre à la maison, ça va barder! » et les maîtresses (terme qu'il a sorti de son dictionnaire des mots disparus, car il a été remplacé, dans la modernité, par « enseignante »), aux élèves désobéissants, « Va au bureau du directeur, ça va barder! ». Décidément, Martineau s'ennuie de l'époque où « ça bardait », où l'autorité - celle des hommes, et uniquement des hommes bien sûr - s'obtenait par la force et se maintenait par la menace lancée à l'enfant et la crainte engendrée chez lui.
            Et chez la femme aussi, j'imagine... puisque Martineau ne lui octroie, dans sa vision, aucune autorité, aucune autonomie quant à l'indiscipline des enfants, devant attendre la réaction du père et du directeur, ces ultimes redresseurs de tort ramenant l'ordre dans la maison - sérieusement, je trouve le décor des épisodes de Mad Men plus modernes que les propos de Martineau. Ce dernier pleure la disparition des mères porte-bébés (puisqu'elles gardaient les enfants « sous [leurs] jupes ») et des mères porte-paniers...

Le déclin du père, ou celui du « ça va barder »
Car c'est bien ce que ça veut dire, ça va barder: ce qui devient violent, très vif, en parlant d'une discussion; une violente remontrance va arriver (merci Larousse). C'est vraiment de cette symbolique dont s'ennuie Martineau? Eh bien, sachez, Monsieur, que les pères de mon entourage ne veulent pas jouer ce rôle. Ils ne veulent pas associer leur paternité, c'est-à-dire le lien qu'ils développent avec leurs enfants, à une autorité violente. À une relation faite de dureté, dans laquelle ils ne touchent à leurs enfants que pour les corriger. Même les hommes ayant été pères avant les années 2000 (année de la mort du père selon vous) jouaient ce rôle avec réticence ou encore refusaient carrément de le jouer. Dans votre discours, vous valorisez ce rôle, alors que la plupart des hommes considèrent que ce n'était pas du tout un beau rôle.
         Sachez également que les hommes ne veulent plus se cantonner dans le rôle traditionnel de père autoritaire et pourvoyeur. Si ce rôle s'est modifié notamment grâce à l'apport des revendications féministes, qui exigeaient l'émancipation des femmes, les sortant de leur rôle, pour leur part, purement reproductif et domestique, il s'est métamorphosé aussi grâce à la volonté des hommes eux-mêmes, ne vous en déplaise.
            Sachez enfin que les hommes de mon entourage sont satisfaits de pouvoir partager la responsabilité financière de la famille et qu'ils préfèrent nettement ne plus rentrer à la maison en portant le fardeau de l'autorité et de la punition, pouvant partager aussi ce rôle avec la mère. Ils sont contents, par le fait même, que le domestique ne relève plus uniquement de la mère, mais d'eux, aussi. Si l'équité et le partage des tâches sont loin d'être entièrement acquises dans les familles modernes, il n'en demeure pas moins que, pour les pères que je côtoie, cette vision est acceptée à l'unanimité et qu'au quotidien, elle est un perpétuel work in progress...

Des pères et des mères, ou plutôt des parents
Ce qui est bien aussi, avec la modernité, c'est que, quand on ne s'appelle pas Richard Martineau, les rôles parentaux ne sont plus divisés, en principe, en fonction du sexe principalement. Par exemple, l'autorité n'est plus l'unique apanage du père et la douceur, au contraire, celui de la mère.
            Les parents sont des êtres humains dotés de personnalités et de compétences différentes, ce qui influence nécessairement la division des tâches, en plus des circonstances atténuantes, comme la disponibilité et la disposition de chacun des parents, de son implication avec l'enfant. Est-ce trop simple à comprendre, à accepter, à mettre en pratique? En quoi cette dernière vision du rôle de parent incarne-t-elle la détérioration du père dans la société québécoise?
            Au nom des pères de mon entourage, je vous dis que les hommes ne voient pas la version nouvelle de leur rôle de père comme un déclin, ni comme une « programmation » féministe, mais, au contraire, comme une évolution à laquelle ils participent par choix. Au lieu de décrier leur disparition, en cette fête des pères, vous auriez dû célébrer leur évolution. Leur valorisation.
            Les pères n'ont pas disparu; ils ont seulement évolué, et ce, de leur plein gré. Ce changement ne correspond visiblement pas à votre perspective restreinte de la figure paternelle, qui, elle, est en déclin. Un peu comme votre ironie grossière[ii]. Et c'est tant mieux.


[i] http://www.journaldemontreal.com/2016/06/19/la-fete-de-qui
[ii] Ironie qu'a contestée la blogueuse Judith Lussier en déposant une plainte au Conseil de presse contre le chroniqueur.

samedi 18 juin 2016



Ne pas « se ficher » du coming-out de Cœur de Pirate

Je ne pensais pas pouvoir écrire cette semaine. L'attentat fanatique et homophobe ayant eu lieu à Orlando m'a glacée et réduite au silence. Devant l'horreur, je fige.  Face à l'innommable je ne suis pas parvenue à forger des phrases cohérentes et justes. Je ne pouvais que balbutier des mots tout droit sortis de ma sensibilité du moment. Indignation. Colère. Tristesse. Angoisse. Puis, une série de mots: Paix, Amour, Liberté, Solidarité. Enfin, des groupes prépositionnels indignés: Fuck le fanatisme, fuck l'homophobie. J'étais indignée que le terme « terrorisme » ait plus rapidement été prononcé qu'« homophobie ». Qu'on s'y attarde plus.

Prémisse: la terreur du pitbull
            Avant la tragédie d'Orlando, mon attention était plutôt concentrée - tout comme l'actualité à laquelle je réagis par l'écriture de ce blogue - sur les pitbulls, race canine qui remue l'actualité (les nouvelles parlant d'attaques de pitbulls sur les humains abondent ces derniers temps) et anime par le fait même les discussions qui s'en suivent. Je ne savais pas trop comment réagir, car les seuls arguments qui me venaient en tête, moi qui n'ai pas de chien, se basaient à la fois sur mon désintérêt ressenti pour cette race et sur ma peur à l'égard de ces chiens, peur qui, je l'admets, est probablement due à l'enflure médiatique dont ils sont l'objet. Je ne peux pas non plus m'enlever de la tête le fait suivant, souvent décrété par les grands défenseurs des pitbulls: le problème, ce n'est pas tant le chien que le maître. En d'autres mots, ce n'est pas tant l'animal, le problème, que l'être humain. J'adhère entièrement à cet argument. Je suis assurée qu'un pitbull, comme n'importe quel chien de cette taille et de ce poids d'ailleurs, est moins dangereux en lui-même qu'il ne l'est sous l'égide d'un maître malintentionné, qui stimule son agressivité plutôt que de la dompter.
            Cependant, je suis du genre, justement, à ne pas trop faire confiance à l'être humain. Et quand la peur me fait parfois pencher du côté de la préférence pour l'interdiction des pitbulls, je suis motivée par une extrême prudence: pas contre l'animal autant que contre les êtres humains carencés, qui font de leur chien (pitbull ou autre) le prolongement fantasmé d'eux-mêmes et qui l'élèvent de façon à faire peur au reste du monde, monde dans lequel ils n'arrivent pas à faire leur place sans avoir besoin, à l'instar de leur chien, de montrer leurs crocs pour provoquer la terreur des autres humains, qu'ils ne supportent pas autrement. Je ne dis pas que tous les maîtres de pitbulls montrent un tel comportement, mais je suis assurée que la plupart des propriétaires d'animaux vous le diront: s'occuper d'un animal, quel qu'il soit d'ailleurs, comporte de sérieuses responsabilités - et c'est encore plus pointu quand il s'agit d'espèces animales ou de races de chiens dont le tempérament est plus porté à être violent - responsabilité qu'il faut honorer pour la sécurité de tous. De l'animal lui-même, comme des êtres humains qui l'entourent.
            Laissons les pitbulls tranquille un instant. Dans un livre se consacrant aux Chiens du monde (et qui ne contient aucune information sur le pitbull d'ailleurs...), voici ce qu'on dit quant au dressage du dobermann: « Vous devez absolument vous assurer que son dressage se déroule bien. Si vous avez peu d'expérience dans ce domaine, on ne peut que vous déconseiller d'acheter un chien de cette race.[i] »
            Tout cela semble évident quand rien n'arrive. Mais quand une tragédie comme celle qui s'est déroulée à Pointe-aux-Trembles la semaine dernière survient[ii], ou encore l'an dernier, quand une fillette a été défigurée par un pitbull[iii], la question de l'interdiction se pose, et légitimement, n'en déplaise à certains défenseurs des pitbulls: pas à cause du chien en tant que tel, mais à cause de certains maîtres qui, par leur irresponsabilité, gâchent la vie d'autres êtres humains.
            Car les chiens, entre de mauvaises mains, causent de terribles tragédies. Tout comme les armes à feu. 

L'indifférence qui dérange
            Ce qui m'a extirpée de mon silence et qui m'a donné de régir au point d'écrire, c'est la lecture du tout dernier billet de Bianca Longpré, dont le titre - « Le coming out dont je me fiche[iv] » - fait référence au coming-out queer fait par Cœur de Pirate dans une lettre qu'elle a publiée sur le web[v]. Avant même de lire le billet de Mme Longpré, j'ai été irritée par le titre, que je trouvais fort inapproprié. En d'autres circonstances, je l'aurais trouvé inapproprié, et je me serais dit: pour une femme qui s'en fiche tant que ça, pourquoi prendre la peine d'écrire un billet là-dessus. En d'autres circonstances, je n'aurais que relevé les contradictions déjà visibles d'emblée dans le titre. En d'autres circonstances, je ne l'aurais peut-être même pas lu, le billet.
            Mais dans l'état actuel - et à chaud! - des choses, je ne pouvais pas faire autrement que de lire ce qui me semblait, au fil de ma lecture, pas seulement inapproprié, mais carrément INDÉCENT, à la fin d'une semaine particulièrement difficile pour la communauté LGBT - et pour tous ceux et celles qui, comme moi, se sentent concernés. Le je-m'en-foutisme de Mme Longpré a de quoi d'énervant au même titre que la récupération, faussement intéressée, de la tragédie d'Orlando par certains politiciens...
            En fait, j'ose croire que Mme Longpré n'a pas eu de mauvaises intentions en écrivant son billet: elle a simplement usé d'une mauvaise rhétorique. En disant qu'elle se fiche du coming-out de Cœur de Pirate, je crois qu'elle a plutôt voulu dire qu'elle est ouverte d'esprit et qu'elle n'établit pas de relation avec quelqu'un en fonction de son orientation sexuelle. C'est tout en son honneur.
            Pourtant, dans sa manière de présenter les réponses des gens de son entourage au coming-out dont elle se fiche, réponses qu'elle cite pour appuyer sa propre opinion, elle distingue la réaction d'une émettrice homosexuelle de celles des autres répondants. En effet, elle fait précéder la réponse de l'âge, comme c'est le cas ici, pour la première réponse rapportée: « 6 ans: '' Ça change rien de qui un humain est amoureux. '' » Les autres réponses rapportées sont précédées des âges 38, 64, 41, 15 ans... jusqu'à la dernière réponse rapportée, amenée ainsi: « 41 ans, lesbienne » (je souligne). Si Mme Longpré se fiche de l'orientation sexuelle de quelqu'un de la façon dont elle le dit (comme c'est le cas à la fin de son billet: « Comme plein de Québécois, je n'ai pas d'amis gais. Je n'ai pas d'amies lesbiennes. Je n'ai pas d'amis bisexuels. Je n'ai pas d'amis catholiques. Je n'ai pas d'amis musulmans. J'ai juste des amis. »), pourquoi a-t-elle eu besoin d'ajouter le terme « lesbienne » à la suite de l'âge de cette répondante?
            Aussi, à elle qui affirme avec nonchalance qu'« on est rendu là », c'est-à-dire à lever « les épaules d'indifférence face à un coming out » je demande: Mais dans quel monde vivez-vous, Madame? Dans un monde de privilégiés, oui, qui croient que le militantisme LGBT n'est plus nécessaire, ni même le féminisme, je gage! Le coming-out de personnes influentes demeurent essentiels pour les lucides, ceux qui descendent du piédestal de leurs privilèges et qui savent que les acquis demeurent bien fragiles...
            Et dire qu'on se fout du coming-out de Cœur de Pirate au lendemain d'une attaque homophobe reviendrait à avoir dit qu'on se fout d'une déclaration d'allégeance féministe de la part d'une femme au lendemain de la tuerie de Polytechnique: c'est tout simplement odieux.
            Ce coming-out est une façon pour Cœur de Pirate de se lever, et de tendre la main à ceux et celles que cette attaque aurait jeté à terre et qui aurait menacé leur identité la plus profonde pour laisser place à la peur et au refoulement. Symboliquement parlant, ce coming-out signifie que l'artiste lève son doigt d'honneur au fanatisme et à l'homophobie, et qu'elle invite tout le monde à en faire autant. De plus, par l'avènement du terme « queer » (ou plutôt, par son déploiement désormais plus élargi, car ce terme existe depuis bien longtemps déjà), elle met en valeur une manière plus nuancée de concevoir la sexualité, incitant les gens - en fait, ceux qui ne s'en fichent pas - à réfléchir plus prudemment quand il s'agit de parler d'orientation sexuelle, orientation moins tranchée, moins manichéenne (hétéro ou homo) que le discours dominant l'expose. Une manière plus floue de concevoir non seulement l'orientation sexuelle, mais aussi les genres. (Lire à ce sujet, la réaction de Judith Lussier[vi].) Plus proche de l'identité fluctuante de tous les êtres humains. 

Nous sommes tous et toutes concerné(e)s
            Non, on ne s'en fiche pas, du coming-out de Cœur de Pirate. Au contraire, nous sommes tous concernés et nous applaudissons son aveu. Surtout qu'il émane d'une démarche personnelle, et non d'un potin sorti tout droit d'un tabloïd. Si tel avait été le cas, là, il aurait été approprié de dire, pour défendre l'artiste, qu'on se fiche de son orientation sexuelle et que tout ce qui compte, c'est qu'elle compose de bonnes chansons. Sauf que le contexte est loin d'être celui-là.
            Se ficher du coming-out de Cœur de Pirate, c'est, depuis dimanche dernier surtout, alors que les cadavres d'Orlando sont encore chauds, se ficher de toute une communauté qui se bat depuis des lustres pour qu'on puisse désirer, aimer, marier qui on veut et que les autres, tous les autres, s'en fichent réellement, et pour vrai, et pour de bon. Et il faut être crissement aveugle pour croire que c'est déjà et entièrement le cas.
            Se ficher du coming-out de Cœur de Pirate, c'est, encore une fois, décider que l'orientation sexuelle n'est plus un sujet à aborder pour ceux qui désirent en parler. C'est inciter ceux et celles qui veulent prendre la parole à ce sujet, parce que ça les touche directement, à se taire, en leur faisant croire que le sujet n'est plus digne d'intérêt. Plus digne d'intérêt pour qui? Et qui décide cela? Les privilégiés comme Bianca Longpré, qui, pourtant, jouit d'une tribune, et donc, d'un droit de parole, et qui l'emploie pour écrire sur ce dont elle se fiche plutôt que sur ce qui lui tient à cœur.
            Oui, Madame Longpré, il y aura toujours des cons. Des cons agressifs, à qui il est dangereux de laisser des animaux, des armes et même des mots entre leurs (mauvaises) mains.
            Non, Madame Longpré, on ne pourra ni arrêter toutes les tragédies de se produire ni même toutes les prévenir. Mais ce n'est pas une raison pour baisser les bras et s'en ficher. Descendez de votre piédestal et voyez la nécessité toujours nécessaire de se battre, et de prendre la parole, et de tendre la main à ceux et celles qui en ont besoin. 

            Détachez-vous de votre confort et ne sombrez pas dans l'indifférence.


[i] Esther Verhoef, Chiens du monde, Maxi-Livres, Paris, 2002, 544 pages, p. 109.
[ii] http://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-affaires-criminelles/faits-divers/201606/17/01-4992923-la-famille-de-christiane-vadnais-dit-avoir-la-confirmation-quun-pitbull-la-tuee.php
[iii] http://fr.canoe.ca/infos/societe/archives/2015/12/20151227-202925.html
[iv] http://quebec.huffingtonpost.ca/bianca-longpre/coeur-de-pirate-coming-out_b_10511764.html
[v] http://noisey.vice.com/en_ca/blog/coeur-de-pirate-orlando-pulse-shooting-essay
[vi] http://journalmetro.com/opinions/prochaine-station/981423/l-ambiguite-qui-derange/

dimanche 5 juin 2016



Encore et toujours la faute des femmes

L'actualité des derniers jours - bon, bien que je sois quelque peu en retard sur ce coup, désolée - nous montre, encore une fois, que c'est la faute des femmes même quand ce n'est pas de leur faute. La rumeur populaire est rapide sur la gâchette de l'accusation, de la responsabilisation, de la culpabilisation. « Elle l'a [sûrement] cherché », bien sûr. On cherche en quoi la femme est elle-même responsable de son propre malheur, et même si on ne trouve rien, on insiste, on gratte dans sa vie privée,  on trouve ça louche et pour une femme, un malheur ne tombe pas du ciel; elle a certainement de quoi à voir avec ça, hein. 

         Pandore, ça vous dit quelque chose? Les maux des êtres humains viendraient par la femme... non seulement contre les hommes et les enfants, mais aussi contre elle-même. J'exagère, hein? J'aimerais trop ça, exagérer. Mais les réactions sur les réseaux sociaux m'ont amenée à faire ce constat (« C'est encore la faute des femmes ») sans avoir l'impression d'exagérer. Retenons dans l'actualité de la dernière semaine, pour appuyer mes dires, les nouvelles concernant la violence conjugale dont Amber Heard accuse Johnny Depp, son ex-mari[i] et concernant le gorille tué au zoo de Cincinnati pour sauver un bambin[ii].

De Hollywood au Pakistan
Dans le premier cas, on doute de la parole d'Amber Heard, et plusieurs se prononcent en défaveur de la dame et en faveur de l'homme - alors qu'il y a quand même une ordonnance de la cour qui laisse croire que la femme n'a pas menti. Celle qui a joué le mauvais rôle de « briseuse de couple » (celui de Depp avec Vanessa Paradis) est montrée en première page de couverture avec les « preuves » (remises en doute aussi) de la violence de Depp sur son visage[iii]: il lui faut exposer ses blessures parce que sa parole, seule, ne suffit pas. Pour ma part, j'ai été choquée de voir ces photos non seulement parce qu'elles mettent en évidence que la femme a été violentée, mais aussi, et surtout, parce qu'elles répondent à une injonction populaire qui stipule qu'on ne veut pas savoir mais voir. Amplifier la vulnérabilité de la femme en la forçant à s'exposer, à se mettre doublement à nu.

            Mais après, une fois qu'on a vu, on accuse la femme de 30 ans de vouloir se donner en spectacle, de profiter de la situation. Évidemment, elle aurait manipulé l'homme. On refuse de croire que cet Adonis aurait pu lui faire ça. À elle. Et elle, de toute manière. Petite insignifiante. Briseuse de couple, profiteuse, manipulatrice. Elle a sûrement mené Johnny à bout. Suffisamment à bout pour recevoir une volée, et la mériter. Les amis de Depp se lancent à sa défense. Même son ex, Vanessa Paradis, le défend[iv], en se basant sur sa propre relation avec l'homme. Et cette parole-là de femme, on l'entend. On l'approuve. Parce qu'elle se situe du côté de l'homme. Parce qu'elle le conforte dans qui il est. Intrinsèquement.

            N'étions-nous pas pourtant outrés d'apprendre que le Pakistan venait d'autoriser les maris à battre « légèrement » leurs femmes si elles leur tiennent tête?[v] Encore une fois, si le mari s'en prend à sa femme, c'est qu'elle l'aura cherché. Pourquoi sommes-nous outrés quand il s'agit des femmes pakistanaises alors que quand il s'agit de la saga hollywoodienne Heard-Depp, on trouve ça louche (on trouve Amber louche, bien sûr)... Lapidons Amber sur la place publique. Lapidons-la, elle. Prenons-nous-en à la victime et laissons le bourreau tranquille. Renversons même la vapeur: c'est lui,  au fond, la victime. D'Amber, la femme, la tentatrice, Pandore actuelle: « Selon la légende de Pandore, l'homme a reçu les bienfaits du feu, malgré les dieux, et les méfaits de la femme, malgré lui. [...] Et c'est souvent la femme qui détourne le feu vers le malheur.[vi] » Ce genre de pensée tente d'expliquer et de justifier la violence faite aux femmes, que ce soit au Pakistan ou sur notre propre continent, et subsiste toujours. En effet, c'est la femme qui détourne le feu amoureux vers le feu enragé de l'homme. Contre elle-même. Et, évidemment, par sa faute. Si c'est elle qui reçoit les coups, c'est parce que c'est elle qui les a provoqués. De Hollywood au Pakistan, et du Moyen Age à aujourd'hui, c'est encore et toujours la faute des femmes. (Je généralise, on l'aura compris, mais je n'exagère pas. Allez lire les articles, et voyez la ''prudence'' des médias à défendre Amber Heard ainsi que la virulence des commentaires à son égard, qu'ils proviennent de lecteurs ou de lectrices d'ici ou d'ailleurs.)

Gare au gorille... mais surtout à la mère!
Le surlendemain du jour où la nouvelle des accusations portées par Amber Heard contre Johnny Depp battait son plein, une autre a attiré l'attention: celle impliquant une visite familiale au zoo, à Cincinnati, qui a mal tourné: en effet, un enfant est tombé dans l'enclos où se trouvait un gorille, qui a dû être abattu pour la survie de l'enfant, car l'animal, qui était déjà déstabilisé par la présence du petit dans son environnement, avait commencé à le trimballer un peu partout et cela aurait pu mal tourner.

            L'événement a suscité de nombreux débats. Plusieurs se sont insurgés contre la mort du gorille, à se demander comment elle aurait pu être évitée. Vraiment? Sur ce point, je suis d'accord avec Jeff Bessette qui dit: « J'aurais tué 10 gorilles pour juste une chance de sauver un bébé![vii] » J'apprécie son point de vue - il me semble - plus lucide sur l'événement. Comme lui, je préfère célébrer le sauvetage de l'enfant plutôt que de pleurer la mort d'un gorille. Je comprends qu'il s'agit d'une espèce en voie de disparition, mais pas de là à questionner le geste des dirigeants du zoo, qui ont privilégié la vie de l'enfant à celle de l'animal. Cependant, je peux comprendre qu'on questionne les circonstances de l'événement. En effet, comment a-t-il pu se produire? Pourquoi un enfant a-t-il pu tomber dans l'enclos du gorille? Pour répondre à ces questions, je me retournerais d'abord du côté de la sécurité du zoo - ce que plusieurs ont fait. Mais d'autres, évidemment, s'en prennent aux parents, et notamment à la mère, même Jeff Bessette, que je cite: « la mère à (sic) fort probablement été très imprudente ».  L'auteur, surnommé ''papa cool impliqué de trois enfants'', défend l'assassinat nécessaire du gorille, mais souligne tout de même l'imprudence de la mère.  Il tente de raisonner le public en lui demandant de se projeter dans l'événement (« Et si c'était votre enfant en bas que le gorille trimbalait comme une poche de patates? Vous auriez demandé au technicien d'essayer de l'endormir, vous auriez pesé les pours et les contres de faire du mal à un animal en danger d'extinction? »), sauf qu'il ajoute à la cacophonie de la justice populaire en qualifiant la mère d'imprudente, ce qui sous-entend qu'elle aurait dû mieux s'occuper de son enfant, mieux le surveiller. Et il en rajoute à la fin, en parlant de la maladresse de la mère. Évidemment! Rouvrez la boîte de Pandore!

            Pourtant, ''papa cool'', toi qui es, je n'en doute pas, impliqué avec tes trois enfants, est-ce que ça ne t'est jamais arrivé qu'un de tes enfants disparaisse de ta vue quelques secondes, se faufile entre les mailles de ta surveillance et se retrouve là tu ne croyais pas qu'il soit? Si ça t'est déjà arrivé, rassure-toi: je ne te considère ni imprudent ni maladroit. C'est la vie avec des enfants qui sont le moindrement actifs. Ils se faufilent. Ils vous étourdissent. Ils vous font débattre le cœur. Puis, ils apparaissent après en vous faisant coucou!, debout sur un meuble qui menace de crouler sous le poids de leur enthousiasme.

            Et toi, ''papa cool'', ça ne te tentait pas, dans ton billet qui se voulait raisonnable, de questionner davantage la sécurité du zoo au lieu de la surveillance de la mère? Parce que moi, justement, si ma fille me défile entre les doigts - ce qui peut arriver hein! - j'aimerais savoir qu'elle le fait dans un endroit où ses idées saugrenues d'enfant agitée de cinq ans ne puissent pas se réaliser. Quand je vais au zoo, j'aime voir le gorille, mais j'aime surtout savoir qu'il n'y a aucun danger que ma fille puisse aller le rejoindre, pour aller lui faire un gros câlin par exemple (parce que c'est le genre d'idée qui pourrait passer par la tête de ma fille... bon, peut-être pas avec le gorille, mais avec un ours polaire, ça, oui, depuis qu'elle a vu Diego chez les ours polaires...), et j'aimerais être rassurée que ses talents de petite gymnaste ne soient pas suffisants pour qu'elle puisse se retrouver, en deux temps, trois mouvements, dans l'enclos du gorille parce que cet endroit est sécuritaire et à l'épreuve des habiletés de ma fille.

            Soyons outrés contre le zoo qui s'occupe mal de la sécurité de ses visiteurs, et non contre une mère qui aurait perdu de vue son petit coco audacieux. Si cette mère n'est pas responsable de quelque chose, c'est de la mort du gorille: les seuls responsables de cette mort, ce sont ceux qui n'ont pas veillé à la sécurité des lieux et qui, pour réparer leur bévue monumentale et éviter que leur négligence aboutisse à la mort violente d'un jeune enfant, ont dû abattre l'animal.

*
Somme toute, dans les derniers jours, la façon brutale dont le tribunal populaire des réseaux sociaux ouvre la boîte de Pandore m'a frappée de plein fouet, que ce soit dans le traitement de la nouvelle des accusations de violence conjugale d'Amber Heard envers Johnny Depp ou encore dans le traitement réservé à la mère de l'enfant qui est tombé dans l'enclos du gorille au zoo de Cincinnati. Le plus aberrant, c'est que les commentaires les plus virulents envers ces femmes proviennent d'autres femmes. Ce qui n'est pas sans rappeler, malheureusement, le cas très violent d'Isabelle Gaston, qui s'est vu accuser, elle aussi, par le tribunal populaire, d'avoir été, par son attitude, la source de la violence de son ex, Guy Turcotte, envers leurs enfants.

             



[i] http://www.huffingtonpost.fr/2016/05/27/johnny-depp-amber-heard-violences-conjugales-accusation_n_10168616.html
[ii] http://www.lapresse.ca/international/etats-unis/201605/30/01-4986574-gorille-abattu-pour-sauver-un-enfant-le-debat-enfle-aux-etats-unis.php
[iii] http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/06/01/amber-heard-johnny-depp-violence-conjugale_n_10239686.html
[iv] http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/arts_et_spectacles/2016/05/30/001-vanessa-paradis-defense-lettre-johnny-depp-amber-heard.shtml
[v] http://www.lapresse.ca/international/asie-oceanie/201605/27/01-4985750-pakistan-autoriser-les-hommes-a-battre-legerement-leurs-femmes.php
[vi] Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, « Pandore », Dictionnaire des symboles, p. 724.
[vii] http://quebec.huffingtonpost.ca/jeff-bessette/tuer-gorilles-pour-sauver-bebe_b_10276686.html