Si on ne vaut pas
une risée, on ne vaut pas grand chose: la faute d'orthographe de Sophie
Grégoire-Trudeau
J'étais
la première à ne pas vouloir en faire tout un plat (sans mauvais jeu de mot). Mais l'ampleur que
l'affaire a pris sur Facebook ne me laisse pas indifférente. M'irrite même.
Sur
mon fil d'actualité, j'ai vu passer l'anecdote suivante (publiée sur la page
d'Infoman): Sophie Grégoire-Trudeau a écrit le mot courge au lieu de courage,
comme dans Courge, Amour, Lumière, Paix...
(Pour se remettre en contexte, lire: http://journalmetro.com/actualites/national/968448/sophie-gregoire-trudeau-ridiculisee-pour-une-faute-de-francais/)
J'ai
souri. C'est très drôle. Une coquille comme on en voit passer souvent. Sur
Facebook, dans le journal, dans les nouvelles en continu à la télé, dans
plusieurs documents officiels.
La
plupart du temps, une coquille, c'est drôle. Ça défait le propos, c'est étonnant,
ça fait sourire. Comme dans le cas de Sophie Grégoire-Trudeau. La coquille
vient déstabiliser le sérieux de son énumération de valeurs bienheureuses. Ma
fille de cinq ans effectue des jeux d'apprentissage qui lui demandent d'identifier
l'intrus dans une énumération de mots. Les propos de Sophie Grégoire-Trudeau en
donnent un nouvel exemple, plaisant. J'ai souri, j'ai ri, j'ai partagé sur ma
page.
Puis,
la suite des choses m'a dérangée. Ce qui m'a semblé être une banale erreur
d'orthographe qui ferait rire d'autres que moi s'est transformée en question
nationale divisant deux clans: ceux contre Sophie Grégoire-Trudeau et
ceux qui la défendent. Ceux qui se permettent de l'insulter ou qui parlent
même du piètre français parlé à Ottawa; ceux qui exigent qu'on laisse
''Sophie'' tranquille ou qui méprisent la ''nâtion'' de ne pas s'occuper des
vraies affaires, des vrais enjeux sociopolitiques.
Sérieux...
Est-ce nécessaire d'extrapoler autant? De nous diviser pour l'omission
d'une lettre dans un mot? Ne sommes-nous vraiment pas capables de prendre au sérieux ce qui est sérieux et de rire de ce qui est drôle?
D'abord,
on n'a pas à être pour Sophie Grégoire-Trudeau ou à la défendre: elle a
seulement commis une erreur qui, vu les circonstances, était fort cocasse.
Ensuite, pas besoin, d'une part, d'insulter son intelligence pour ça, mais pas
besoin non plus, d'autre part, de répondre à l'insulte par l'insulte, de crier
au scandale à ceux qui trouvent ça drôle : il est parfois bon de laisser les
enjeux sociopolitiques de côté pour occuper trente secondes de son existence à
rire d'une bévue commise par la première dame.
C'est
juste parce que c'est drôle. Et que ça fait du bien, rire. Surtout quand on rit
d'une faute d'orthographe. Ce n'est pas rire d'un handicap physique, ce n'est
pas rire d'une déficience ou d'un manque de talent, ce n'est pas non plus encourager des propos haineux. En
riant, en partageant l'anecdote, je ne riais ni de Sophie Grégoire-Trudeau ni
des courges...
Ce
n'est pas non plus - pour ma part en tout cas - dans le but d'exploiter une
banale anecdote orthographique afin d'en faire une question linguistique nationale.
J'ai ri, et ma réaction n'avait rien à voir avec mes allégeances politiques. Et
ce n'est pas parce qu'on en rit qu'on est dépourvu d'intelligence ou de
conscience sociale, contrairement à ce que certain(e)s ont prétendu.
Ah,
j'ai lu ''jalouser'', aussi. Ceux qui se sont moqué de la faute de Sophie
Grégoire-Trudeau, en plus de ne pas avoir de problèmes plus graves auxquels
réfléchir, sont sûrement jaloux. Ah bon, et traiter ceux qui entendent à rire de
jaloux, c'est ce qu'on appelle, j'imagine, être fort intelligent et plein de
conscience sociale...
Jaloux
de quoi au fait? D'avoir déjà fait une faute aussi drôle? Non, puisque ça
m'arrive aussi. Il n'y a qu'à être attentif sur Facebook pour voir que ça
arrive à la majorité des inscrits d'ailleurs. Qu'ils se prétendent intelligents et engagés, ou non.
Je
suis enseignante en français et en littérature au niveau collégial, et il m'est
déjà arrivé de me compromettre, moi aussi, et pas plus tard que dernièrement, dans
un document d'examen. Et vous savez quoi? Nous en avons ri, mes étudiants et
moi. Tout simplement.
Je
m'en suis rendu compte en lisant le document avec eux. C'était plutôt
paradoxal que j'aie commis cette erreur dans un document d'examen... mais ce
n'était pas la fin du monde. J'ai cru bon leur offrir de ne pas pénaliser deux de
leurs erreurs à ce même examen.
Léger embarras de ma part; voilà ce qui arrive,
ai-je dit, quand on rédige ses questions d'examen à minuit le soir et qu'on ne
prend pas le temps de se relire. Autre rire général dans la classe. Ils
trouvaient ça drôle, les étudiants, de sentir la gêne de leur prof, qui
insiste pourtant toujours pour qu'ils révisent leur copie avant de la lui remettre
et qui n'a pas appliqué sa méthode pour son propre document. Correctrice mal corrigée, comme on dirait d'un cordonnier mal chaussé.
On pourrait
me reprocher mon manque de rigueur, remettre en question la compétence des professeurs de littérature au niveau collégial... mais on pourrait aussi seulement en
rire.
Il y a plus de quoi pleurer quand on lit les commentaires sous la plupart des articles du Journal de Montréal ou encore les copies des examens finaux de la majorité des étudiants. Je sais de quoi je parle, je suis présentement en pleine correction de ces copies. Dans certaines d'entre elles, on ne parle pas seulement de coquilles, mais de réelles lacunes en français écrit. De quoi s'arracher les cheveux. Un véritable enjeu social dont on ne parle pas assez. Pas même ceux qui croient détenir le droit de décréter ce qui est un enjeu social de véritable importance ou non.
Alors, qu'on me laisse rire de la courge de Sophie Grégoire-Trudeau en paix, entre deux copies à corriger.