« Je publie donc je suis »: des faces, des masques
et une mascarade
La fonction de ce blogue est en train de se définir: moins commenter
l'actualité en tant que telle que de réagir à ceux et celles qui la commentent.
Sur les réseaux sociaux
surtout.
Cette fois, je donne suite à la chronique de Julie Lemay intitulée « Je publie
donc je suis[[i]]».
En résumé, la chroniqueuse fait référence aux accros des réseaux sociaux, et
pas seulement aux accros qui lisent tout, mais à ceux qui publient tout
le temps surtout: « On connaît tous cette personne qui change sa photo de
profil aux semaines, qui nous avise qu'elle était ici ou là-bas, qu'elle
mangeait ci, avec ça, qu'elle courait cette distance, en portant ces souliers,
qu'elle a fait du yoga et que ''Namaste, la vie!'', ça lui a vraiment fait du
bien de se stretcher l'aine, samedi matin à 9h27. » (L'auteure
souligne.) Julie Lemay parle de cette personne qui emploie les réseaux sociaux
comme un médium conservant ses archives intimes mais aux yeux de tous, à la
manière du magazine de sa vie (photos, vidéos, citations, voire tendances du
moment et potinage), bref des archives à la disposition de tous ses contacts.
Quelque chose qui ressemble, pour parler en termes de vedettariat, à de l'exposure
- permettez-moi l'anglicisme.
La chroniqueuse établit un parallèle entre l'exposition intime de la « sœur Langlois » de
Saint-Jean-sur-Richelieu (personnage fictif) et celle des sœurs Kardashian. Les
réseaux sociaux sont-ils devenus la version allégée et locale des journaux à
potins? Sommes-nous rendus les paparazzis de nous-mêmes, nous photographiant
dans nos déplacements et nos gestes de la vie quotidienne comme dans nos
sorties plus glamour? Est-ce la démocratisation du vedettariat (qui exploite le
potentiel de vedette en chacun de nous)? Si les journaux à potins, jadis,
désacralisaient les plus grandes vedettes pour les montrer sous leur jour
ordinaire, les réseaux sociaux, eux, sacraliseraient-ils la personne ordinaire,
au contraire, métamorphosant sa routine banale en une vie extraordinaire? La
photo de la sœur Langlois en bikini sur le bord de sa piscine de banlieue
vaut-elle, en tant que spectateur que nous sommes, celle d'une des sœurs
Kardashian sur le bord de sa somptueuse piscine?
Cela dit, Julie Lemay ne s'attarde pas tant, pour sa part, au point de vue du
spectateur (voyeur) qu'à celui de l'exhibitionniste, à qui elle demande « elle
est où, la damnée limite du dévoilement ?! » (nous soulignons).
Le dévoilement concerne non seulement le corps (celui exposé en bikini
par exemple) mais aussi l'âme (comme si la sœur Langlois publiait tous ses
états et sentiments au fur et à mesure qu'elle les ressentait). Certains
utilisateurs de Facebook - pour nommer le médium que je fréquente le plus - se
dénudent plus mentalement que physiquement. Se
dévoiler, c'est, selon le dictionnaire, montrer ce qui est caché. Transposée
dans les réseaux sociaux, cette définition renvoie à la distinction entre le
privé et le public. En ce qui concerne la question posée par Julie Lemay, cela
revient à faire preuve de retenue quant au dévoilement public de ce qui, selon
elle (même si elle n'élabore pas sur le sujet), devrait rester privé.
La révélation d'éléments dits intimes provoque, chez certains contacts, un
malaise. Il peut être embarrassant de voir un membre de son entourage étaler sa
vie intime (sa rupture amoureuse par exemple) publiquement, comme il peut être
étrange de voir une simple connaissance en faire autant. On se dit qu'on aurait
pu se garder une petite gêne, voire que - excusez mon anglicisme une fois de
plus - c'est « too much information ». Vraiment? En fait, quelle est la limite
à fixer? Et par qui?
Le trop-plein d'information ne renvoie pas seulement au dépassement de la
frontière entre intime et public, mais à celui de la limite raisonnable du nombre
de statuts publiés en un temps restreint; au dévoilement intime s'ajoute donc
le débordement de soi: pourquoi publier 56 photos de son voyage ou du BBQ qu'on
a organisé dans sa cour samedi dernier? pourquoi publier six statuts Facebook
par jour au lieu de s'en tenir à un seul, question de ne pas bourrer le fil
d'actualité de ses contacts par son seul nom? pourquoi publier le même statut
et sur sa page personnelle et sur sa page d'artiste?
Et puis (et c'est la question que pose Julie Lemay dans sa chronique) d'où
vient ce besoin de publier autant? « Je publie donc je suis », répond la
chroniqueuse en récupérant la célèbre formule de Descartes (je pense
donc je suis).
Je publie donc je suis... extraordinaire (ou
pas[[ii]])
Quand la sœur Langlois publie sur Facebook, par exemple, elle a un statut:
ethnique, social, professionnel, matrimonial, familial et sexuel, un statut qu'elle met en valeur dans les statuts qu'elle publie et qu'elle accompagne
de photos, de vidéos ou même d'émoticônes. Elle devient un véritable personnage
d'elle-même, une autofiction qu'elle développe et qu'elle entretient.
Consciemment ou non.
C'est d'ailleurs un danger contre lequel Julie Lemay nous met en garde, celui
de « se créer un faux-soi sublimé. Un fossé peut se créer entre notre réalité
et ce qu'on souhaite projeter et c'est là qu'on peut commencer à trouver notre
vie ben plate: en comparant son ''soi-même devant l'écran'' avec son ''soi-même
derrière l'écran'' ».
Le problème identitaire que souligne Julie Lemay n'est pas apparu, me
semble-t-il, avec les réseaux sociaux: il n'a fait qu'empirer. L'écran sépare
moins, selon moi, le soi intime du soi virtuel qu'il ne les relie, comme le
ferait, par exemple, un masque. De la même manière que l'écran, le
masque protège le visage réel et intime tout en projetant au reste du monde
(public) une apparence modifiée, parfois même trompeuse. Il protège le vrai
visage du chaos virtuel en y projetant des idées et des affects qu'il
souhaiterait s'approprier. Réalité et virtualité constituent les deux faces du
vrai visage. Le soi virtuel se déploie un peu, selon moi - mais je n'ai pas la
prétention de croire que cela s'applique à tout le monde, je reprends juste
l'exemple fictif évoqué par Julie Lemay dans sa chronique - comme une
autofiction pour laquelle le « pacte autobiographique » (l'expression vient de
Philippe Lejeune et renvoie à l'« engagement que prend un auteur de raconter sa
vie [ou une partie, ou un aspect de sa vie dans un esprit de vérité] [[iii]]»)
s'applique moins que le « pacte de fiction » (qui se définit ainsi, toujours
selon Lejeune: « Quelqu'un qui vous propose un roman [même s'il est inspiré de
sa vie] ne vous demande pas de croire pour de bon à ce qu'il raconte: mais
simplement de jouer à y croire [[iv]]
». Il en va de même lorsqu'un acteur enfile un masque pour jouer un personnage.
J'embarque dans l'illusion théâtrale comme j'embarque dans l'illusion
virtuelle: j'en prends et j'en laisse. Ou bien je me nourris de la présence de
ce contact dans mon fil d'actualité, ou bien je le retire de ma liste.
Facebook, ce catalogue de masques...
Le « soi-même devant l'écran », que j'appelle le soi virtuel et que je
symbolise par le masque, n'est pas toujours et nécessairement une partie
mensongère de soi que l'on expose à la face du monde, contrairement à ce que
croyait Charles Baudelaire, dans son poème « Le Masque », dont je cite un
extrait:
Ô blasphème de l'art! ô surprise fatale!
La femme au corps divin, promettant le bonheur,
Par le haut se termine en monstre bicéphale!
- Mais non! ce n'est qu'un masque, un décor
suborneur,
Ce visage éclairé d'une exquise grimace,
Et, regarde, voici, crispée atrocement,
La véritable tête, et la sincère face
Renversée à l'abri de la face qui ment.
Baudelaire considère le masque (associé à l'art)
comme la face mensongère de la réalité. Sans aller aussi loin que lui pour
parler des réseaux sociaux, reprenons l'expression de Julie Lemay, qui parle
d'un « faux-soi sublimé » et retenons l'adjectif « sublimé ». En effet,
il n'en demeure pas moins que le soi virtuel, tel le masque, reprend, modifie,
accentue et même améliore le soi réel. Le masque, associé aussi à une crème que
l'on étend sur son visage (et certains plus discrètement que d'autres, qui «
beurrent épais ») afin de resserrer, tonifier, adoucir l'épiderme. Sur les
réseaux sociaux, sans nécessairement plonger dans les affres du mensonge, on
dirait - et ça m'a pris quelque temps avant de le comprendre - qu'il faut
s'avantager. Se montrer sous son meilleur jour, se penser bon. Mais pas trop
quand même. Car certains se sentent même aussi puissants que s'ils portaient le
masque de Stanley Ipkiss (joué par Jim Carrey, dans le film The Mask).
Le poème de Baudelaire nous interpelle sur ce point, que nous recyclons à
l'ambiance actuelle: il faut que son soi virtuel corresponde au masque « promettant le bonheur
». Sur les réseaux sociaux, non seulement il faut s'avantager et se penser bon,
mais il faut aussi montrer qu'on est heureux.
Je publie donc je suis... heureux (même si
je ne le suis pas)
Voici l'extrait d'un autre classique de littérature
française, un extrait de la pièce Antigone, de Jean Anouilh, publiée en
1944 : « Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur! Avec votre vie qu'il faut
aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils
trouvent. »
Sur Facebook, ça dégouline de bonheur: on s'expose dans ses
meilleures poses, on expose son petit couple cute, on expose la belle petite
famille parfaitement imparfaite que l'on a [[v]],
on expose le cocktail que l'on boit sur une terrasse branchée, on expose le sublime plat que l'on va déguster (et c'est encore mieux quand c'est « fait maison, mais digne d'un resto»), on expose sa
face toute rouge et en sueur après une séance intense d'exercice (parce qu'on
est fier de montrer qu'on prend soin de soi)... et on se pète les bretelles
plus ou moins fort selon le nombre de « j'aime » qu'on reçoit. Et à moins
d'avoir une inébranlable confiance en soi, ne pas pouvoir montrer que l'on
jouit de l'un ou l'autre de ces petits bonheurs de la vie, c'est pénible. La
première chose que je recommande à ceux qui vivent la rupture amoureuse? Éteins
ton Facebook. Tu es à sec, financièrement parlant? Éteins-le aussi.
Dans
son étude sur le masque dans la littérature française classique[[vi]], François Bruno Traore pose la question
suivante: « Comment se faire accepter, sans déplaire par les excès, voire les
outrances de sa personnalité? » N'est-ce pas une question que se pose
l'utilisateur moyen de Facebook - bon, certains ne se posent visiblement pas
cette question, mais parlons des autres. D'une certaine façon, on peut croire
que le masque que l'on porte est garant de notre intégration au monde virtuel. À la mascarade Facebook.
Je me suis déjà rebellée, comme Antigone, face à la couleur arc-en-ciel de
Facebook; jadis, j'avais la nausée en lisant les statuts extraordinaires de gens dont je
connaissais la vie extra-ordinaire et pire, en publiant moi-même ce type de statut
suivi d'un émoticône « smile » alors que j'allais ensuite me rouler
en boule dans mon lit, « crispée atrocement », pour me convaincre, comme le
souligne Julie Lemay, à quel point ma vie, AUSSI, « ELLE VAUT LA PEINE
D'ÊTRE VÉCUE! » D'ailleurs, c'était moins les autres que moi que
j'essayais de convaincre. J'enfilais, emportée par la vague, le (faux)
masque du bonheur, pensant peut-être qu'éventuellement, le sourire du masque
s'estamperait à mon véritable visage. « Bien au-delà de l'objet qu'il
représente, le masque et, à côté de lui, le fait de se masquer constituent une
opération de transfert d'identité, une sorte d'alchimie, l'accession à une
personnalité, à une identité nouvelle souhaitée, à une apparence recherchée,
toujours dans le souci d'atteindre un résultat », explique encore François
Bruno Traore. Mais, en ce qui me concerne, je ressentais plutôt - et ne vous en
faites pas, ce n'est pas récent -, en pastichant les derniers vers de « La Romance du vin » d'Émile
Nelligan, que ma vie valait tellement la peine d'être vécue que pendant que le
bonheur ruisselait dans mes statuts à joyeux flots, j'étais si gaie, si gaie,
dans mon statut heureux, oh! si gaie, que j'avais peur d'éclater en sanglots !...
Au
témoignage tragique, qui laisse mal à l'aise, et au récit édifiant, qui laisse
perplexe, Facebook (selon mes observations) préfère l'anecdote savoureuse. Sauf
en temps de tragédie sociale, incluant les catastrophes naturelles, les
attaques terroristes, celles de pitbulls ou l'échange de P.K. Subban..., là où
le malheur s'expose en grandes pompes et où l'on enfile le masque de la
solidarité et de la compassion, la plupart du temps - même s'il y a toujours
des personnes malintentionnées qui enfilent le masque de l'imbécilité quand ce
n'est pas carrément de la cruauté; en fait, c'est le malheur intime qui rend
mal à l'aise le public, tandis que le malheur social nous rejoint à peu près
tous, intimement, nous donnant l'impression de faire partie de ce monde et d'y
participer quelque peu. Ça nous fait sentir comme un participant actif de la
mascarade. Car si en publiant, je suis, je ne peut exister sans les autres.
Je publie donc je suis... avec/pour/contre les
autres
On a beau, individuellement, porter un masque (qu'il soit lyrique, épique,
tragique, comique, séducteur, etc.), mais ce dernier ne peut trouver de valeur,
sur les réseaux sociaux, qu'à travers le regard, la réaction et le commentaire
des autres. En effet, on a beau être seul derrière son masque, il n'en demeure
pas moins qu'on le porte pour se situer (filons la métaphore) dans la mascarade
virtuelle que symbolisent les réseaux sociaux.
Divertissement où les participants sont déguisés, de manière étrange ou
ridicule, servant ainsi à une mise en scène satirique, burlesque, voire
trompeuse, la mascarade intègre aussi de la musique, de la danse et de la
poésie (merci au dictionnaire pour cette définition). Cet éclectisme définit
désormais ma vision des réseaux sociaux, à ne pas prendre trop au sérieux au
final. La mascarade virtuelle - tout comme les relations sociales en général -
réunit les exhibitionnistes et les voyeurs (les trop silencieux passent
d'ailleurs pour louches, sur les réseaux sociaux, comme s'ils y étaient pour
espionner les autres et les juger dans leur utilisation de ce médium sans y
plonger réellement eux-mêmes); les fêtards, les vantards, les bavards; les trop
heureux et les chialeux; les divulgateurs d'information et les déclencheurs de
rumeurs; les menteurs et les manipulateurs, etc. Mais, au-delà de ce portrait
fort péjoratif de la mascarade virtuelle, les réseaux sociaux font aussi
entendre la musique de la solidarité (non seulement lors de tragédies mais
aussi dans le déclenchement de différents mouvements, tel que celui
#AgressionNonDénoncée par exemple), ils font voir la danse des nouveaux amours
et font entendre la poésie des amitiés nouvelles ou renouvelées...
Je publie donc je suis... au pire seulement en train de me divertir de
la comédie humaine; au mieux, en train de tirer une parcelle inattendue de
poésie de ces relations virtuelles.
Bref, pour ma part, surtout, je publie donc j'écris. C'est tout ce qui compte.
[v] Le paradoxe du « parfaitement
imparfait » s'applique surtout au rôle de mère. Un jour, j'écrirai un billet
dans lequel je comparerai la figure de la mère, souvent parfaite sur Facebook,
tandis que si elle écrit un blogue, elle s'avouera imparfaite. On parle de la
même mère, de la même personne incarnant ce rôle.
[vi] François Bruno Traore, « Le masque, enjeu de
la dissimulation dans le roman français », http://literaturacomparata.ro/Site_Acta/Old/acta9/traore_9.2011.pdf.
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