Au nom des pères
À mes grands-pères, Fernand et Marcel
À mon père Richard et à mon parrain Michel
À Martin, père de notre fille
À mon ami Lawrence-Thierry,
père monoparental de quatre jeunes femmes
Bref: à tous les pères inspirants de mon entourage
Richard Martineau a profité de la
fête des pères pour exposer sa vision du père dans la société québécoise[i].
Pour lui, le père est un « mot ancien tombé en désuétude à la fin du 20e siècle
». L'exagération de son propos doit être motivée par sa profonde nostalgie
d'une paternité dite traditionnelle. La description qu'il en fait me semble
terriblement réductrice, de pères « représent[an]t l'autorité » et « chargés de
faire respecter la loi ». La loi de qui? Sa propre loi? Celle du gouvernement? Ou
peut-être celle de Dieu?
En
plus d'être réductrice, la perspective de Martineau est archaïque. Le
chroniqueur regrette l'époque où les mères disaient « Attends que ton père
rentre à la maison, ça va barder! » et les maîtresses
(terme qu'il a sorti de son dictionnaire
des mots disparus, car il a été remplacé, dans la modernité, par « enseignante
»), aux élèves désobéissants, « Va au bureau du directeur, ça va barder! ».
Décidément, Martineau s'ennuie de l'époque où « ça bardait », où l'autorité -
celle des hommes, et uniquement des hommes bien sûr - s'obtenait par la force
et se maintenait par la menace lancée à l'enfant et la crainte engendrée chez
lui.
Et
chez la femme aussi, j'imagine... puisque Martineau ne lui octroie, dans sa
vision, aucune autorité, aucune autonomie quant à l'indiscipline des enfants,
devant attendre la réaction du père et du directeur, ces ultimes redresseurs de
tort ramenant l'ordre dans la maison - sérieusement, je trouve le décor des
épisodes de Mad Men plus modernes que
les propos de Martineau. Ce dernier pleure la disparition des mères porte-bébés
(puisqu'elles gardaient les enfants « sous [leurs] jupes ») et des
mères porte-paniers...
Le déclin du père, ou celui du «
ça va barder »
Car c'est bien ce que ça veut
dire, ça va barder: ce qui devient violent, très vif, en parlant d'une
discussion; une violente remontrance va arriver (merci Larousse). C'est vraiment de cette symbolique dont s'ennuie
Martineau? Eh bien, sachez, Monsieur, que les pères de mon entourage ne veulent
pas jouer ce rôle. Ils ne veulent pas associer leur paternité, c'est-à-dire le
lien qu'ils développent avec leurs enfants, à une autorité violente. À une
relation faite de dureté, dans laquelle ils ne touchent à leurs enfants que pour
les corriger. Même les hommes ayant été pères avant les années 2000 (année de
la mort du père selon vous) jouaient ce rôle avec réticence ou encore
refusaient carrément de le jouer. Dans votre discours, vous valorisez ce rôle,
alors que la plupart des hommes considèrent que ce n'était pas du tout un beau
rôle.
Sachez
également que les hommes ne veulent plus se cantonner dans le rôle traditionnel
de père autoritaire et pourvoyeur. Si ce rôle s'est modifié notamment grâce à
l'apport des revendications féministes, qui exigeaient l'émancipation des
femmes, les sortant de leur rôle, pour leur part, purement reproductif et
domestique, il s'est métamorphosé aussi grâce à la volonté des hommes
eux-mêmes, ne vous en déplaise.
Sachez
enfin que les hommes de mon entourage sont satisfaits de pouvoir partager la
responsabilité financière de la famille et qu'ils préfèrent nettement ne plus
rentrer à la maison en portant le fardeau de l'autorité et de la punition,
pouvant partager aussi ce rôle avec la mère. Ils sont contents, par le fait
même, que le domestique ne relève plus uniquement de la mère, mais d'eux,
aussi. Si l'équité et le partage des tâches sont loin d'être entièrement
acquises dans les familles modernes, il n'en demeure pas moins que, pour les
pères que je côtoie, cette vision est acceptée à l'unanimité et qu'au
quotidien, elle est un perpétuel work in
progress...
Des pères et des mères, ou plutôt
des parents
Ce qui est bien aussi, avec la
modernité, c'est que, quand on ne s'appelle pas Richard Martineau, les rôles
parentaux ne sont plus divisés, en principe, en fonction du sexe principalement.
Par exemple, l'autorité n'est plus l'unique apanage du père et la douceur, au
contraire, celui de la mère.
Les
parents sont des êtres humains dotés de personnalités et de compétences
différentes, ce qui influence nécessairement la division des tâches, en plus
des circonstances atténuantes, comme la disponibilité et la disposition de
chacun des parents, de son implication avec l'enfant. Est-ce trop simple à
comprendre, à accepter, à mettre en pratique? En quoi cette dernière vision du
rôle de parent incarne-t-elle la détérioration du père dans la société
québécoise?
Au
nom des pères de mon entourage, je vous dis que les hommes ne voient pas la
version nouvelle de leur rôle de père comme un déclin, ni comme une « programmation
» féministe, mais, au contraire, comme une évolution à laquelle ils participent
par choix. Au lieu de décrier leur disparition, en cette fête des pères, vous auriez
dû célébrer leur évolution. Leur valorisation.
Les
pères n'ont pas disparu; ils ont seulement évolué, et ce, de leur plein gré. Ce
changement ne correspond visiblement pas à votre perspective restreinte de la
figure paternelle, qui, elle, est en déclin. Un peu comme votre ironie
grossière[ii].
Et c'est tant mieux.
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