vendredi 24 juin 2016




Au nom des pères

À mes grands-pères, Fernand et Marcel
À mon père Richard et à mon parrain Michel
À Martin, père de notre fille 
À mon ami Lawrence-Thierry, 
père monoparental de quatre jeunes femmes
Bref: à tous les pères inspirants de mon entourage


Richard Martineau a profité de la fête des pères pour exposer sa vision du père dans la société québécoise[i]. Pour lui, le père est un « mot ancien tombé en désuétude à la fin du 20e siècle ». L'exagération de son propos doit être motivée par sa profonde nostalgie d'une paternité dite traditionnelle. La description qu'il en fait me semble terriblement réductrice, de pères « représent[an]t l'autorité » et « chargés de faire respecter la loi ». La loi de qui? Sa propre loi? Celle du gouvernement? Ou peut-être celle de Dieu?
            En plus d'être réductrice, la perspective de Martineau est archaïque. Le chroniqueur regrette l'époque où les mères disaient « Attends que ton père rentre à la maison, ça va barder! » et les maîtresses (terme qu'il a sorti de son dictionnaire des mots disparus, car il a été remplacé, dans la modernité, par « enseignante »), aux élèves désobéissants, « Va au bureau du directeur, ça va barder! ». Décidément, Martineau s'ennuie de l'époque où « ça bardait », où l'autorité - celle des hommes, et uniquement des hommes bien sûr - s'obtenait par la force et se maintenait par la menace lancée à l'enfant et la crainte engendrée chez lui.
            Et chez la femme aussi, j'imagine... puisque Martineau ne lui octroie, dans sa vision, aucune autorité, aucune autonomie quant à l'indiscipline des enfants, devant attendre la réaction du père et du directeur, ces ultimes redresseurs de tort ramenant l'ordre dans la maison - sérieusement, je trouve le décor des épisodes de Mad Men plus modernes que les propos de Martineau. Ce dernier pleure la disparition des mères porte-bébés (puisqu'elles gardaient les enfants « sous [leurs] jupes ») et des mères porte-paniers...

Le déclin du père, ou celui du « ça va barder »
Car c'est bien ce que ça veut dire, ça va barder: ce qui devient violent, très vif, en parlant d'une discussion; une violente remontrance va arriver (merci Larousse). C'est vraiment de cette symbolique dont s'ennuie Martineau? Eh bien, sachez, Monsieur, que les pères de mon entourage ne veulent pas jouer ce rôle. Ils ne veulent pas associer leur paternité, c'est-à-dire le lien qu'ils développent avec leurs enfants, à une autorité violente. À une relation faite de dureté, dans laquelle ils ne touchent à leurs enfants que pour les corriger. Même les hommes ayant été pères avant les années 2000 (année de la mort du père selon vous) jouaient ce rôle avec réticence ou encore refusaient carrément de le jouer. Dans votre discours, vous valorisez ce rôle, alors que la plupart des hommes considèrent que ce n'était pas du tout un beau rôle.
         Sachez également que les hommes ne veulent plus se cantonner dans le rôle traditionnel de père autoritaire et pourvoyeur. Si ce rôle s'est modifié notamment grâce à l'apport des revendications féministes, qui exigeaient l'émancipation des femmes, les sortant de leur rôle, pour leur part, purement reproductif et domestique, il s'est métamorphosé aussi grâce à la volonté des hommes eux-mêmes, ne vous en déplaise.
            Sachez enfin que les hommes de mon entourage sont satisfaits de pouvoir partager la responsabilité financière de la famille et qu'ils préfèrent nettement ne plus rentrer à la maison en portant le fardeau de l'autorité et de la punition, pouvant partager aussi ce rôle avec la mère. Ils sont contents, par le fait même, que le domestique ne relève plus uniquement de la mère, mais d'eux, aussi. Si l'équité et le partage des tâches sont loin d'être entièrement acquises dans les familles modernes, il n'en demeure pas moins que, pour les pères que je côtoie, cette vision est acceptée à l'unanimité et qu'au quotidien, elle est un perpétuel work in progress...

Des pères et des mères, ou plutôt des parents
Ce qui est bien aussi, avec la modernité, c'est que, quand on ne s'appelle pas Richard Martineau, les rôles parentaux ne sont plus divisés, en principe, en fonction du sexe principalement. Par exemple, l'autorité n'est plus l'unique apanage du père et la douceur, au contraire, celui de la mère.
            Les parents sont des êtres humains dotés de personnalités et de compétences différentes, ce qui influence nécessairement la division des tâches, en plus des circonstances atténuantes, comme la disponibilité et la disposition de chacun des parents, de son implication avec l'enfant. Est-ce trop simple à comprendre, à accepter, à mettre en pratique? En quoi cette dernière vision du rôle de parent incarne-t-elle la détérioration du père dans la société québécoise?
            Au nom des pères de mon entourage, je vous dis que les hommes ne voient pas la version nouvelle de leur rôle de père comme un déclin, ni comme une « programmation » féministe, mais, au contraire, comme une évolution à laquelle ils participent par choix. Au lieu de décrier leur disparition, en cette fête des pères, vous auriez dû célébrer leur évolution. Leur valorisation.
            Les pères n'ont pas disparu; ils ont seulement évolué, et ce, de leur plein gré. Ce changement ne correspond visiblement pas à votre perspective restreinte de la figure paternelle, qui, elle, est en déclin. Un peu comme votre ironie grossière[ii]. Et c'est tant mieux.


[i] http://www.journaldemontreal.com/2016/06/19/la-fete-de-qui
[ii] Ironie qu'a contestée la blogueuse Judith Lussier en déposant une plainte au Conseil de presse contre le chroniqueur.

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