samedi 18 juin 2016



Ne pas « se ficher » du coming-out de Cœur de Pirate

Je ne pensais pas pouvoir écrire cette semaine. L'attentat fanatique et homophobe ayant eu lieu à Orlando m'a glacée et réduite au silence. Devant l'horreur, je fige.  Face à l'innommable je ne suis pas parvenue à forger des phrases cohérentes et justes. Je ne pouvais que balbutier des mots tout droit sortis de ma sensibilité du moment. Indignation. Colère. Tristesse. Angoisse. Puis, une série de mots: Paix, Amour, Liberté, Solidarité. Enfin, des groupes prépositionnels indignés: Fuck le fanatisme, fuck l'homophobie. J'étais indignée que le terme « terrorisme » ait plus rapidement été prononcé qu'« homophobie ». Qu'on s'y attarde plus.

Prémisse: la terreur du pitbull
            Avant la tragédie d'Orlando, mon attention était plutôt concentrée - tout comme l'actualité à laquelle je réagis par l'écriture de ce blogue - sur les pitbulls, race canine qui remue l'actualité (les nouvelles parlant d'attaques de pitbulls sur les humains abondent ces derniers temps) et anime par le fait même les discussions qui s'en suivent. Je ne savais pas trop comment réagir, car les seuls arguments qui me venaient en tête, moi qui n'ai pas de chien, se basaient à la fois sur mon désintérêt ressenti pour cette race et sur ma peur à l'égard de ces chiens, peur qui, je l'admets, est probablement due à l'enflure médiatique dont ils sont l'objet. Je ne peux pas non plus m'enlever de la tête le fait suivant, souvent décrété par les grands défenseurs des pitbulls: le problème, ce n'est pas tant le chien que le maître. En d'autres mots, ce n'est pas tant l'animal, le problème, que l'être humain. J'adhère entièrement à cet argument. Je suis assurée qu'un pitbull, comme n'importe quel chien de cette taille et de ce poids d'ailleurs, est moins dangereux en lui-même qu'il ne l'est sous l'égide d'un maître malintentionné, qui stimule son agressivité plutôt que de la dompter.
            Cependant, je suis du genre, justement, à ne pas trop faire confiance à l'être humain. Et quand la peur me fait parfois pencher du côté de la préférence pour l'interdiction des pitbulls, je suis motivée par une extrême prudence: pas contre l'animal autant que contre les êtres humains carencés, qui font de leur chien (pitbull ou autre) le prolongement fantasmé d'eux-mêmes et qui l'élèvent de façon à faire peur au reste du monde, monde dans lequel ils n'arrivent pas à faire leur place sans avoir besoin, à l'instar de leur chien, de montrer leurs crocs pour provoquer la terreur des autres humains, qu'ils ne supportent pas autrement. Je ne dis pas que tous les maîtres de pitbulls montrent un tel comportement, mais je suis assurée que la plupart des propriétaires d'animaux vous le diront: s'occuper d'un animal, quel qu'il soit d'ailleurs, comporte de sérieuses responsabilités - et c'est encore plus pointu quand il s'agit d'espèces animales ou de races de chiens dont le tempérament est plus porté à être violent - responsabilité qu'il faut honorer pour la sécurité de tous. De l'animal lui-même, comme des êtres humains qui l'entourent.
            Laissons les pitbulls tranquille un instant. Dans un livre se consacrant aux Chiens du monde (et qui ne contient aucune information sur le pitbull d'ailleurs...), voici ce qu'on dit quant au dressage du dobermann: « Vous devez absolument vous assurer que son dressage se déroule bien. Si vous avez peu d'expérience dans ce domaine, on ne peut que vous déconseiller d'acheter un chien de cette race.[i] »
            Tout cela semble évident quand rien n'arrive. Mais quand une tragédie comme celle qui s'est déroulée à Pointe-aux-Trembles la semaine dernière survient[ii], ou encore l'an dernier, quand une fillette a été défigurée par un pitbull[iii], la question de l'interdiction se pose, et légitimement, n'en déplaise à certains défenseurs des pitbulls: pas à cause du chien en tant que tel, mais à cause de certains maîtres qui, par leur irresponsabilité, gâchent la vie d'autres êtres humains.
            Car les chiens, entre de mauvaises mains, causent de terribles tragédies. Tout comme les armes à feu. 

L'indifférence qui dérange
            Ce qui m'a extirpée de mon silence et qui m'a donné de régir au point d'écrire, c'est la lecture du tout dernier billet de Bianca Longpré, dont le titre - « Le coming out dont je me fiche[iv] » - fait référence au coming-out queer fait par Cœur de Pirate dans une lettre qu'elle a publiée sur le web[v]. Avant même de lire le billet de Mme Longpré, j'ai été irritée par le titre, que je trouvais fort inapproprié. En d'autres circonstances, je l'aurais trouvé inapproprié, et je me serais dit: pour une femme qui s'en fiche tant que ça, pourquoi prendre la peine d'écrire un billet là-dessus. En d'autres circonstances, je n'aurais que relevé les contradictions déjà visibles d'emblée dans le titre. En d'autres circonstances, je ne l'aurais peut-être même pas lu, le billet.
            Mais dans l'état actuel - et à chaud! - des choses, je ne pouvais pas faire autrement que de lire ce qui me semblait, au fil de ma lecture, pas seulement inapproprié, mais carrément INDÉCENT, à la fin d'une semaine particulièrement difficile pour la communauté LGBT - et pour tous ceux et celles qui, comme moi, se sentent concernés. Le je-m'en-foutisme de Mme Longpré a de quoi d'énervant au même titre que la récupération, faussement intéressée, de la tragédie d'Orlando par certains politiciens...
            En fait, j'ose croire que Mme Longpré n'a pas eu de mauvaises intentions en écrivant son billet: elle a simplement usé d'une mauvaise rhétorique. En disant qu'elle se fiche du coming-out de Cœur de Pirate, je crois qu'elle a plutôt voulu dire qu'elle est ouverte d'esprit et qu'elle n'établit pas de relation avec quelqu'un en fonction de son orientation sexuelle. C'est tout en son honneur.
            Pourtant, dans sa manière de présenter les réponses des gens de son entourage au coming-out dont elle se fiche, réponses qu'elle cite pour appuyer sa propre opinion, elle distingue la réaction d'une émettrice homosexuelle de celles des autres répondants. En effet, elle fait précéder la réponse de l'âge, comme c'est le cas ici, pour la première réponse rapportée: « 6 ans: '' Ça change rien de qui un humain est amoureux. '' » Les autres réponses rapportées sont précédées des âges 38, 64, 41, 15 ans... jusqu'à la dernière réponse rapportée, amenée ainsi: « 41 ans, lesbienne » (je souligne). Si Mme Longpré se fiche de l'orientation sexuelle de quelqu'un de la façon dont elle le dit (comme c'est le cas à la fin de son billet: « Comme plein de Québécois, je n'ai pas d'amis gais. Je n'ai pas d'amies lesbiennes. Je n'ai pas d'amis bisexuels. Je n'ai pas d'amis catholiques. Je n'ai pas d'amis musulmans. J'ai juste des amis. »), pourquoi a-t-elle eu besoin d'ajouter le terme « lesbienne » à la suite de l'âge de cette répondante?
            Aussi, à elle qui affirme avec nonchalance qu'« on est rendu là », c'est-à-dire à lever « les épaules d'indifférence face à un coming out » je demande: Mais dans quel monde vivez-vous, Madame? Dans un monde de privilégiés, oui, qui croient que le militantisme LGBT n'est plus nécessaire, ni même le féminisme, je gage! Le coming-out de personnes influentes demeurent essentiels pour les lucides, ceux qui descendent du piédestal de leurs privilèges et qui savent que les acquis demeurent bien fragiles...
            Et dire qu'on se fout du coming-out de Cœur de Pirate au lendemain d'une attaque homophobe reviendrait à avoir dit qu'on se fout d'une déclaration d'allégeance féministe de la part d'une femme au lendemain de la tuerie de Polytechnique: c'est tout simplement odieux.
            Ce coming-out est une façon pour Cœur de Pirate de se lever, et de tendre la main à ceux et celles que cette attaque aurait jeté à terre et qui aurait menacé leur identité la plus profonde pour laisser place à la peur et au refoulement. Symboliquement parlant, ce coming-out signifie que l'artiste lève son doigt d'honneur au fanatisme et à l'homophobie, et qu'elle invite tout le monde à en faire autant. De plus, par l'avènement du terme « queer » (ou plutôt, par son déploiement désormais plus élargi, car ce terme existe depuis bien longtemps déjà), elle met en valeur une manière plus nuancée de concevoir la sexualité, incitant les gens - en fait, ceux qui ne s'en fichent pas - à réfléchir plus prudemment quand il s'agit de parler d'orientation sexuelle, orientation moins tranchée, moins manichéenne (hétéro ou homo) que le discours dominant l'expose. Une manière plus floue de concevoir non seulement l'orientation sexuelle, mais aussi les genres. (Lire à ce sujet, la réaction de Judith Lussier[vi].) Plus proche de l'identité fluctuante de tous les êtres humains. 

Nous sommes tous et toutes concerné(e)s
            Non, on ne s'en fiche pas, du coming-out de Cœur de Pirate. Au contraire, nous sommes tous concernés et nous applaudissons son aveu. Surtout qu'il émane d'une démarche personnelle, et non d'un potin sorti tout droit d'un tabloïd. Si tel avait été le cas, là, il aurait été approprié de dire, pour défendre l'artiste, qu'on se fiche de son orientation sexuelle et que tout ce qui compte, c'est qu'elle compose de bonnes chansons. Sauf que le contexte est loin d'être celui-là.
            Se ficher du coming-out de Cœur de Pirate, c'est, depuis dimanche dernier surtout, alors que les cadavres d'Orlando sont encore chauds, se ficher de toute une communauté qui se bat depuis des lustres pour qu'on puisse désirer, aimer, marier qui on veut et que les autres, tous les autres, s'en fichent réellement, et pour vrai, et pour de bon. Et il faut être crissement aveugle pour croire que c'est déjà et entièrement le cas.
            Se ficher du coming-out de Cœur de Pirate, c'est, encore une fois, décider que l'orientation sexuelle n'est plus un sujet à aborder pour ceux qui désirent en parler. C'est inciter ceux et celles qui veulent prendre la parole à ce sujet, parce que ça les touche directement, à se taire, en leur faisant croire que le sujet n'est plus digne d'intérêt. Plus digne d'intérêt pour qui? Et qui décide cela? Les privilégiés comme Bianca Longpré, qui, pourtant, jouit d'une tribune, et donc, d'un droit de parole, et qui l'emploie pour écrire sur ce dont elle se fiche plutôt que sur ce qui lui tient à cœur.
            Oui, Madame Longpré, il y aura toujours des cons. Des cons agressifs, à qui il est dangereux de laisser des animaux, des armes et même des mots entre leurs (mauvaises) mains.
            Non, Madame Longpré, on ne pourra ni arrêter toutes les tragédies de se produire ni même toutes les prévenir. Mais ce n'est pas une raison pour baisser les bras et s'en ficher. Descendez de votre piédestal et voyez la nécessité toujours nécessaire de se battre, et de prendre la parole, et de tendre la main à ceux et celles qui en ont besoin. 

            Détachez-vous de votre confort et ne sombrez pas dans l'indifférence.


[i] Esther Verhoef, Chiens du monde, Maxi-Livres, Paris, 2002, 544 pages, p. 109.
[ii] http://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-affaires-criminelles/faits-divers/201606/17/01-4992923-la-famille-de-christiane-vadnais-dit-avoir-la-confirmation-quun-pitbull-la-tuee.php
[iii] http://fr.canoe.ca/infos/societe/archives/2015/12/20151227-202925.html
[iv] http://quebec.huffingtonpost.ca/bianca-longpre/coeur-de-pirate-coming-out_b_10511764.html
[v] http://noisey.vice.com/en_ca/blog/coeur-de-pirate-orlando-pulse-shooting-essay
[vi] http://journalmetro.com/opinions/prochaine-station/981423/l-ambiguite-qui-derange/

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