Encore et toujours la faute
des femmes
L'actualité
des derniers jours - bon, bien que je sois quelque peu en retard sur ce coup,
désolée - nous montre, encore une fois, que c'est la faute des femmes même
quand ce n'est pas de leur faute. La
rumeur populaire est rapide sur la gâchette de l'accusation, de la
responsabilisation, de la culpabilisation. « Elle l'a [sûrement] cherché »,
bien sûr. On cherche en quoi la femme est elle-même responsable de son propre malheur,
et même si on ne trouve rien, on insiste, on gratte dans sa vie privée, on trouve ça louche et pour une femme, un
malheur ne tombe pas du ciel; elle a certainement de quoi à voir avec ça, hein.
Pandore, ça vous dit quelque chose? Les maux des êtres humains viendraient par la
femme... non seulement contre les hommes et les enfants, mais aussi contre
elle-même. J'exagère, hein? J'aimerais trop ça, exagérer. Mais les réactions sur les réseaux sociaux m'ont amenée à faire ce constat (« C'est encore la faute des femmes ») sans avoir l'impression d'exagérer. Retenons dans l'actualité de la dernière semaine, pour appuyer mes dires, les nouvelles
concernant la violence conjugale dont Amber Heard accuse Johnny Depp, son ex-mari[i]
et concernant le gorille tué au zoo de Cincinnati pour sauver un bambin[ii].
De
Hollywood au Pakistan
Dans le
premier cas, on doute de la parole d'Amber Heard, et plusieurs se
prononcent en défaveur de la dame et en faveur de l'homme - alors qu'il y a quand
même une ordonnance de la cour qui laisse croire que la femme n'a pas menti. Celle
qui a joué le mauvais rôle de « briseuse de couple » (celui de Depp avec
Vanessa Paradis) est montrée en première page de couverture avec les « preuves » (remises en doute
aussi) de la violence de Depp sur son visage[iii]:
il lui faut exposer ses blessures parce que sa parole, seule, ne suffit pas. Pour
ma part, j'ai été choquée de voir ces photos non seulement parce qu'elles
mettent en évidence que la femme a été violentée, mais aussi, et surtout, parce
qu'elles répondent à une injonction populaire qui stipule qu'on ne veut pas
savoir mais voir. Amplifier la
vulnérabilité de la femme en la forçant à s'exposer, à se mettre doublement à
nu.
Mais après, une fois qu'on a vu, on accuse
la femme de 30 ans de vouloir se donner en spectacle, de profiter de la
situation. Évidemment, elle aurait manipulé l'homme. On refuse de croire que
cet Adonis aurait pu lui faire ça. À
elle. Et elle, de toute manière.
Petite insignifiante. Briseuse de couple, profiteuse, manipulatrice. Elle a
sûrement mené Johnny à bout. Suffisamment à bout pour recevoir une volée, et la
mériter. Les amis de Depp se lancent à sa défense. Même son ex, Vanessa
Paradis, le défend[iv],
en se basant sur sa propre relation avec l'homme. Et cette parole-là de femme, on
l'entend. On l'approuve. Parce qu'elle se situe du côté de l'homme. Parce
qu'elle le conforte dans qui il est. Intrinsèquement.
N'étions-nous pas pourtant outrés
d'apprendre que le Pakistan venait d'autoriser les maris à battre « légèrement
» leurs femmes si elles leur tiennent tête?[v]
Encore une fois, si le mari s'en prend à sa femme, c'est qu'elle l'aura
cherché. Pourquoi sommes-nous outrés quand il s'agit des femmes pakistanaises
alors que quand il s'agit de la saga hollywoodienne Heard-Depp, on trouve ça louche (on trouve Amber louche, bien sûr)...
Lapidons Amber sur la place publique. Lapidons-la, elle. Prenons-nous-en à la
victime et laissons le bourreau tranquille. Renversons même la vapeur: c'est
lui, au fond, la victime. D'Amber, la
femme, la tentatrice, Pandore actuelle: « Selon la légende de Pandore, l'homme
a reçu les bienfaits du feu, malgré les dieux, et les méfaits de la femme,
malgré lui. [...] Et c'est souvent la femme qui détourne le feu vers le
malheur.[vi]
» Ce genre de pensée tente d'expliquer et de justifier la violence faite
aux femmes, que ce soit au Pakistan ou sur notre propre continent, et subsiste
toujours. En effet, c'est la femme qui détourne le feu amoureux vers le feu
enragé de l'homme. Contre elle-même. Et, évidemment, par sa faute. Si c'est
elle qui reçoit les coups, c'est parce que c'est elle qui les a provoqués. De Hollywood
au Pakistan, et du Moyen Age à aujourd'hui, c'est encore et toujours la faute des
femmes. (Je généralise, on l'aura compris, mais je n'exagère pas. Allez lire les articles, et voyez la ''prudence'' des médias à défendre Amber Heard ainsi que la virulence des commentaires à son égard, qu'ils proviennent de lecteurs ou de lectrices d'ici ou d'ailleurs.)
Gare au
gorille... mais surtout à la mère!
Le
surlendemain du jour où la nouvelle des accusations portées par Amber Heard
contre Johnny Depp battait son plein, une autre a attiré l'attention: celle
impliquant une visite familiale au zoo, à Cincinnati, qui a mal tourné: en
effet, un enfant est tombé dans l'enclos où se trouvait un gorille, qui a dû
être abattu pour la survie de l'enfant, car l'animal, qui était déjà déstabilisé
par la présence du petit dans son environnement, avait commencé à le trimballer
un peu partout et cela aurait pu mal tourner.
L'événement a suscité de nombreux débats. Plusieurs se sont insurgés contre la mort du gorille, à se demander comment elle aurait pu être évitée. Vraiment? Sur ce point, je suis d'accord avec Jeff Bessette qui dit: « J'aurais tué 10 gorilles pour juste une chance de sauver un bébé![vii] » J'apprécie son point de vue - il me semble - plus lucide sur l'événement. Comme lui, je préfère célébrer le sauvetage de l'enfant plutôt que de pleurer la mort d'un gorille. Je comprends qu'il s'agit d'une espèce en voie de disparition, mais pas de là à questionner le geste des dirigeants du zoo, qui ont privilégié la vie de l'enfant à celle de l'animal. Cependant, je peux comprendre qu'on questionne les circonstances de l'événement. En effet, comment a-t-il pu se produire? Pourquoi un enfant a-t-il pu tomber dans l'enclos du gorille? Pour répondre à ces questions, je me retournerais d'abord du côté de la sécurité du zoo - ce que plusieurs ont fait. Mais d'autres, évidemment, s'en prennent aux parents, et notamment à la mère, même Jeff Bessette, que je cite: « la mère à (sic) fort probablement été très imprudente ». L'auteur, surnommé ''papa cool impliqué de trois enfants'', défend l'assassinat nécessaire du gorille, mais souligne tout de même l'imprudence de la mère. Il tente de raisonner le public en lui demandant de se projeter dans l'événement (« Et si c'était votre enfant en bas que le gorille trimbalait comme une poche de patates? Vous auriez demandé au technicien d'essayer de l'endormir, vous auriez pesé les pours et les contres de faire du mal à un animal en danger d'extinction? »), sauf qu'il ajoute à la cacophonie de la justice populaire en qualifiant la mère d'imprudente, ce qui sous-entend qu'elle aurait dû mieux s'occuper de son enfant, mieux le surveiller. Et il en rajoute à la fin, en parlant de la maladresse de la mère. Évidemment! Rouvrez la boîte de Pandore!
Pourtant, ''papa cool'', toi qui es, je n'en doute pas, impliqué avec tes trois enfants, est-ce que ça ne t'est jamais arrivé qu'un de tes enfants disparaisse de ta vue quelques secondes, se faufile entre les mailles de ta surveillance et se retrouve là tu ne croyais pas qu'il soit? Si ça t'est déjà arrivé, rassure-toi: je ne te considère ni imprudent ni maladroit. C'est la vie avec des enfants qui sont le moindrement actifs. Ils se faufilent. Ils vous étourdissent. Ils vous font débattre le cœur. Puis, ils apparaissent après en vous faisant coucou!, debout sur un meuble qui menace de crouler sous le poids de leur enthousiasme.
Et toi, ''papa cool'', ça ne te tentait pas, dans ton billet qui se voulait raisonnable, de questionner davantage la sécurité du zoo au lieu de la surveillance de la mère? Parce que moi, justement, si ma fille me défile entre les doigts - ce qui peut arriver hein! - j'aimerais savoir qu'elle le fait dans un endroit où ses idées saugrenues d'enfant agitée de cinq ans ne puissent pas se réaliser. Quand je vais au zoo, j'aime voir le gorille, mais j'aime surtout savoir qu'il n'y a aucun danger que ma fille puisse aller le rejoindre, pour aller lui faire un gros câlin par exemple (parce que c'est le genre d'idée qui pourrait passer par la tête de ma fille... bon, peut-être pas avec le gorille, mais avec un ours polaire, ça, oui, depuis qu'elle a vu Diego chez les ours polaires...), et j'aimerais être rassurée que ses talents de petite gymnaste ne soient pas suffisants pour qu'elle puisse se retrouver, en deux temps, trois mouvements, dans l'enclos du gorille parce que cet endroit est sécuritaire et à l'épreuve des habiletés de ma fille.
Soyons outrés contre le zoo qui
s'occupe mal de la sécurité de ses visiteurs, et non contre une mère qui aurait
perdu de vue son petit coco audacieux. Si cette mère n'est pas responsable de
quelque chose, c'est de la mort du gorille: les seuls responsables de cette
mort, ce sont ceux qui n'ont pas veillé à la sécurité des lieux et qui, pour
réparer leur bévue monumentale et éviter que leur négligence aboutisse à la mort
violente d'un jeune enfant, ont dû abattre l'animal.
*
Somme
toute, dans les derniers jours, la façon brutale dont le tribunal populaire des
réseaux sociaux ouvre la boîte de Pandore m'a frappée de plein fouet, que ce
soit dans le traitement de la nouvelle des accusations de violence conjugale
d'Amber Heard envers Johnny Depp ou encore dans le traitement réservé à la mère
de l'enfant qui est tombé dans l'enclos du gorille au zoo de Cincinnati. Le
plus aberrant, c'est que les commentaires les plus virulents envers ces femmes proviennent
d'autres femmes. Ce qui n'est pas sans rappeler, malheureusement, le cas très
violent d'Isabelle Gaston, qui s'est vu accuser, elle aussi, par le tribunal
populaire, d'avoir été, par son attitude, la source de la violence de son ex,
Guy Turcotte, envers leurs enfants.
[i] http://www.huffingtonpost.fr/2016/05/27/johnny-depp-amber-heard-violences-conjugales-accusation_n_10168616.html
[ii] http://www.lapresse.ca/international/etats-unis/201605/30/01-4986574-gorille-abattu-pour-sauver-un-enfant-le-debat-enfle-aux-etats-unis.php
[iii] http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/06/01/amber-heard-johnny-depp-violence-conjugale_n_10239686.html
[iv] http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/arts_et_spectacles/2016/05/30/001-vanessa-paradis-defense-lettre-johnny-depp-amber-heard.shtml
[v] http://www.lapresse.ca/international/asie-oceanie/201605/27/01-4985750-pakistan-autoriser-les-hommes-a-battre-legerement-leurs-femmes.php
[vii] http://quebec.huffingtonpost.ca/jeff-bessette/tuer-gorilles-pour-sauver-bebe_b_10276686.html
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